IGH-NS-Maghreb-20250909
Résumé exécutif
La répétition de déclarations algériennes évoquant des « frontières avec Tindouf » révèle une stratégie délibérée. Ces « lapsus » contrôlés pourraient préparer une reconnaissance territoriale limitée au Polisario sur la zone des camps de réfugiés, visant à pérenniser le conflit avec le Maroc tout en neutralisant les revendications historiques sur le Sahara oriental. Cette diplomatie de l’ambiguïté s’inscrit dans une logique d’externalisation du Polisario pour éviter les sanctions américaines.
Le 6 septembre 2025, Abdelkader Bengrina, président du mouvement El-Bina, a affirmé lors d’un colloque que l’Algérie avait des frontières avec « la Tunisie, la Libye, le Mali, le Niger, Tindouf, le Maroc »1. Trois jours plus tard, le ministre des Transports Saïd Sâyoûd reprenait la même formule en parlant de « frontières avec Tindouf » dans une interview télévisée2. Dans un système politique aussi centralisé que celui de l’Algérie, où les questions de frontières sont d’ordinaire verrouillées, la répétition d’une telle ambiguïté à quelques jours d’intervalle ne peut guère être considérée comme une coïncidence.
L’absence de démenti officiel ou de sanction confirme cette impression3. Au contraire, Bengrina, loin d’être rappelé à l’ordre, a été invité par la présidence à proposer des candidats pour le futur gouvernement, dont son propre fils4. Dans un régime où toute ambiguïté territoriale est habituellement proscrite, cette tolérance indique que nous sommes probablement face à une stratégie de communication délibérée, et non à un lapsus isolé.
Une stratégie d’externalisation territoriale
L’hypothèse des ballons d’essai s’impose donc. Alger testerait la possibilité de reconnaître comme base territoriale du Polisario la zone circonscrite des camps de réfugiés de Tindouf5. En réalité, cette zone est déjà administrée de facto par le Polisario, qui y exerce des fonctions régaliennes (justice, sécurité, immatriculations « SH »)6. La reconnaissance explicite d’une telle souveraineté n’impliquerait pas l’ensemble du Sahara oriental, que le Maroc considère lui avoir été arraché par la colonisation française, mais uniquement la portion correspondant aux camps7. Même limitée, cette opération aurait une double portée : elle consoliderait artificiellement le statut étatique de la RASD dans le dossier du Sahara occidental, et elle neutraliserait toute future revendication marocaine sur le Sahara oriental, puisque le différend se déplacerait d’Alger vers une entité « indépendante »8.
Précédents historiques de l’ambiguïté sémantique
Cette stratégie d’ambiguïté n’est pas sans précédent. L’histoire regorge de cas où des pouvoirs centraux ont utilisé des glissements sémantiques pour préparer une réorientation territoriale. Addis-Abeba, dans les années 1991–1993, avait commencé à évoquer ses « relations avec Asmara » bien avant de reconnaître l’indépendance de l’Érythrée9. Amman, à la veille de 1988, avait multiplié les formulations ambiguës sur la Cisjordanie avant que le roi Hussein ne renonce formellement à ses attaches10. La Yougoslavie, dans ses derniers mois, avait laissé filtrer des discours où la Slovénie était déjà traitée comme une entité extérieure11. Même dans le Maghreb, la Tunisie des années 1950 avait exploité l’ambiguïté autour de la région de Ben Gardane pour tester les réactions libyennes12. Dans chacun de ces cas, le langage a servi d’arme politique : introduire la rupture par la rhétorique avant de l’ancrer juridiquement.
Logique stratégique et contraintes internationales
L’Algérie, en reprenant cette méthode, poursuit une double logique. D’une part, elle cherche à maintenir vivant le conflit du Sahara occidental en donnant au Polisario une assise territoriale explicite13. D’autre part, elle verrouille préventivement le dossier du Sahara oriental, empêchant Rabat de le rouvrir contre elle14.
Ce double objectif se comprend à la lumière du contexte international. Les États-Unis, via Massad Boulos, ont réaffirmé que seule une autonomie sous souveraineté marocaine est une solution viable15. Un projet de loi au Congrès envisage même de classer le Polisario comme organisation terroriste, ce qui placerait Alger dans une position intenable16. L’externalisation du Polisario sur son propre sol, en l’habillant de souveraineté distincte, apparaît alors comme une manière de réduire le risque de sanctions tout en maintenant une source de tension durable avec le Maroc17.
En interne, la Constitution interdit toute cession territoriale18. Mais le régime a déjà montré sa capacité à s’affranchir de ses propres règles, et la réforme récente de la loi sur la mobilisation générale lui donne les moyens de réprimer toute opposition19. Dans un contexte où les médias et l’opinion publique sont neutralisés, ces déclarations passent sans tollé20. Elles doivent donc être interprétées non comme des erreurs, mais comme des signaux contrôlés.
Conclusion stratégique
En définitive, la répétition des « lapsus » de Tindouf traduit une diplomatie du flou. Par le langage, Alger prépare le terrain à une évolution doctrinale qui, sans être encore officialisée, vise à pérenniser le conflit avec Rabat et à neutraliser toute contestation historique de ses frontières21.
Encadré analytique – Précédents historiques de l’ambiguïté territoriale
Érythrée – Éthiopie (1991–1993)
À la chute du régime du Derg, l’Érythrée, sous contrôle du Front populaire de libération, administrait déjà son territoire. Les autorités éthiopiennes, dans leurs déclarations, ont commencé à évoquer des « relations avec Asmara » comme si celle-ci était déjà un État distinct. Cette ambiguïté sémantique a servi de transition vers la reconnaissance formelle de l’indépendance par référendum en 199322.
Tunisie – Ben Gardane (années 1950)
À l’époque de la décolonisation, la région de Ben Gardane, à la frontière libyenne, fut un objet de contestation. Certains discours officiels parlaient de cette zone comme « spéciale » ou « particulière ». La Tunisie indépendante a entretenu cette ambiguïté, afin de tester les réactions de Tripoli et d’éviter une confrontation frontale immédiate23.
Jordanie – Cisjordanie (1988)
Avant l’annonce historique du roi Hussein, mettant fin aux liens juridiques et administratifs avec la Cisjordanie, plusieurs ministres avaient multiplié les glissements de langage. Ils parlaient de la Cisjordanie comme de « nos frères » plutôt que de « notre territoire ». Ces variations discursives ont progressivement préparé l’opinion à l’abandon formel décidé en juillet 198824.
Yougoslavie – Slovénie (1990–1991)
Dans les derniers mois de la fédération, des responsables yougoslaves évoquaient déjà la Slovénie comme une entité extérieure, alors même qu’elle était officiellement une république fédérée. Ce type de rhétorique ambiguë a facilité la proclamation d’indépendance en juin 1991 et son acceptation progressive par la communauté internationale25.
Notes de bas de page
1 Déclaration d’Abdelkader Bengrina, colloque, septembre 2025 (source presse algérienne officielle)
2 Interview télévisée de Saïd Sâyoûd, ministère des Transports, septembre 2025
3 Observations sur la communication officielle algérienne, médias locaux septembre 2025
4 Annonces présidentielles algériennes, nominations gouvernementales septembre 2025
5 Analyses géopolitiques sur la présence du Polisario à Tindouf, rapports OSINT 2025
6 Documentation sur l’administration de facto du Polisario à Tindouf, rapports internationaux
7 Positions marocaines sur le Sahara oriental et occidental, déclaration gouvernementale 2025
8 Études stratégiques sur la reconnaissance territoriale de la RASD, think tanks maghrébins
9 Rapports historiques Éthiopie-Érythrée, années 1990, archives diplomatiques internationales
10 Communications jordaniennes préparatoires au retrait de Cisjordanie, archives politiques 1988
11 Rhétoriques yougoslaves avant indépendance slovène, archives fédérales 1990-1991
12 Documents tunisiens sur la région de Ben Gardane, archives post-coloniales années 1950
13 Analyses du conflit du Sahara occidental, rapports stratégiques 2020-2025
14 Suivi géopolitique du Sahara oriental, analyses du service de renseignement maghrébin 2025
15 Déclaration publique de Massad Boulos, position américaine sur le Sahara, 2025
16 Projet de loi américain sur le Polisario au Congrès des États-Unis, documents parlementaires 2025
17 Analyses géopolitiques sur les stratégies algériennes face aux sanctions américaines, rapports 2025
18 Texte officiel de la Constitution algérienne, articles relatifs aux frontières, mise à jour 2024
19 Loi algérienne sur la mobilisation générale, texte et amendements récents 2025
20 Analyse médias et opinion publique algériens, études de communication 2025
21 Synthèse et analyses diplomatiques sur la stratégie algérienne du flou, rapports 2025
22 Documentation sur le processus d’indépendance de l’Érythrée, archives ONU et États concernés
23 Études historiques tunisiennes et libyennes sur la région de Ben Gardane, archives 1950s
24 Discours et étapes du retrait jordanien de Cisjordanie, archives officielles 1988
25 Études sur la dissolution de la Yougoslavie, processus d’indépendance slovène, archives internationales
@Institut Géopolitique Horizons (IGH) – Note Stratégique








