Institut Géopolitique Horizons 22 mai 2025
Une multiplication des exercices sans précédent
L’Algérie franchit la barre des 25 milliards de dollars pour son budget de défense 2025, une augmentation spectaculaire qui s’accompagne d’une intensification remarquable des manœuvres militaires. Depuis 2024, l’Armée nationale populaire (ANP) algérienne a multiplié les exercices à tirs réels le long de ses frontières, dépassant largement le cadre habituel de la préparation militaire.
L’année 2024 a ainsi été marquée par trois manœuvres majeures avec munitions réelles : l’exercice « Tempête du Hoggar 2024 » en février près de la frontière malienne, l’exercice « Chihab 2024 » en mai à proximité de la frontière marocaine, et l’exercice « El Azm 2024 » en juin dans la wilaya de Batna. Cette cadence s’est poursuivie en 2025 avec déjà deux exercices similaires recensés depuis le début de l’année.
Cette multiplication des manœuvres tranche avec les pratiques habituelles des armées, qui réservent généralement leur communication aux exercices conjoints avec des partenaires internationaux. L’Algérie, elle, médiatise massivement ses exercices en solo, supervisant chacun d’eux par le général Saïd Chanegriha, chef d’état-major de l’ANP, dans ce qui s’apparente davantage à des démonstrations de force qu’à de simples entraînements.
La géographie révélatrice d’une stratégie de confrontation
L’analyse géographique de ces manœuvres révèle leur dimension politique évidente. L’exercice « Chihab 2024 » s’est déroulé sur le terrain de tir de Rdjem Demmouche, en marge des manœuvres militaires conjointes « African Lion » menées par le Maroc et les États-Unis. Cette synchronisation n’a rien de fortuit : elle traduit une volonté de répondre symboliquement aux exercices maroco-américains.
De même, l’exercice « Tempête du Hoggar 2024 » dans la région de Bordj Badji Mokhtar, près de la frontière malienne, intervient dans un contexte de tensions diplomatiques croissantes avec le Mali, après que Bamako eut dénoncé l’accord d’Alger de 2015 et accusé l’Algérie d’ingérence dans ses affaires intérieures.
La base navale de Mers el-Kebir, théâtre d’exercices navals algériens, est présentée comme « la façade maritime occidentale en raison de sa position géographique proche des frontières avec le Maroc ». Cette précision géographique dans les communiqués officiels algériens révèle l’intention délibérée d’adresser un message aux voisins.
Un budget militaire au service d’une ambition géopolitique
Les dépenses militaires algériennes atteignent en 2025 3 349 milliards de dinars, soit 20% du budget national, enregistrant une augmentation de 10% par rapport à 2024. Cette hausse s’inscrit dans ce que les analystes décrivent comme une « course à l’armement » avec le Maroc, intensifiée depuis la normalisation des relations entre Rabat et Israël.
Cette explosion budgétaire se traduit concrètement par une modernisation accélérée de l’arsenal algérien. L’Algérie a ainsi été le premier importateur d’armes allemandes en Afrique en 2024, avec 559 millions d’euros d’achats, se classant troisième au niveau mondial. Selon Global Fire Power 2024, l’Algérie se classe au 26e rang des puissances militaires mondiales et au 2e rang africain.
La communication comme arme psychologique
Ce qui distingue fondamentalement la stratégie algérienne, c’est l’ampleur de la communication autour de ses manœuvres. Contrairement aux pratiques militaires usuelles, chaque exercice fait l’objet d’une couverture médiatique détaillée, avec diffusion d’images et de vidéos des tirs réels. Ces manœuvres militaires sont « inhabituellement très médiatisées par la presse algérienne », comme le soulignent les observateurs.
Cette médiatisation répond à une logique de dissuasion psychologique. En exhibant régulièrement sa puissance de feu le long de frontières sensibles, l’Algérie cherche à exercer une pression constante sur ses voisins, particulièrement le Maroc. Le général Chanegriha a d’ailleurs fixé pour objectif de faire de « l’année de préparation au combat 2024-2025 une réussite », selon ses propres termes.
Un arsenal juridique de préparation au conflit
Parallèlement à cette intensification des manœuvres, l’Algérie a adopté en 2025 un projet de loi sur la mobilisation générale en temps de guerre. Ce texte rigoureux prévoit des sanctions allant de six mois à dix ans de prison pour toute personne refusant de coopérer ou dissimulant des informations utiles durant une mobilisation.
Cette législation, adoptée dans un contexte de tensions avec le Mali et de rivalité persistante avec le Maroc, témoigne d’une préparation systématique à l’éventualité d’un conflit. Elle complète l’arsenal militaire par un dispositif juridique permettant la mobilisation totale des ressources nationales.
Les limites d’une stratégie de démonstration de force
Cette stratégie de multiplication des manœuvres révèle paradoxalement certaines faiblesses structurelles. D’abord, elle traduit un isolement diplomatique croissant. Malgré des exercices conjoints récents avec les États-Unis (exercice PASSEX en mai 2025), l’Algérie peine à développer des partenariats militaires diversifiés, contrairement au Maroc qui multiplie les exercices avec de nombreux alliés.
Ensuite, cette approche de confrontation systématique limite les opportunités de désescalade régionale. En répondant par des manœuvres à chaque initiative de ses voisins, l’Algérie s’enferme dans une spirale d’escalade militaire qui absorbe des ressources considérables sans résoudre les différends politiques de fond.
Une lecture géopolitique des tensions sahélo-maghrébines
Ces manœuvres s’inscrivent dans un contexte géopolitique plus large de recomposition des alliances au Sahel et au Maghreb. L’initiative atlantique marocaine, qui séduit progressivement les pays sahéliens, représente un défi stratégique majeur pour l’Algérie qui voit son influence traditionnelle dans la région contestée.
Les manœuvres algériennes constituent ainsi une réponse défensive à cette évolution géopolitique. Elles visent à rappeler la capacité de nuisance d’Alger et à dissuader ses voisins de s’éloigner davantage de son orbite d’influence. Cette stratégie révèle une Algérie sur la défensive, contrainte de recourir à l’intimidation militaire faute de pouvoir proposer une alternative attractive aux partenariats concurrents.
Vers une militarisation croissante de la région
La multiplication des manœuvres algériennes contribue à une militarisation générale de l’espace maghrébo-sahélien. Elle pousse les pays voisins à renforcer leurs propres capacités défensives, alimentant une course aux armements régionale coûteuse et déstabilisatrice.
Cette dynamique est particulièrement visible dans les relations algéro-marocaines, où chaque exercice militaire de l’un déclenche une réponse de l’autre. Les tensions entre Alger et Rabat ont connu une véritable escalade, débouchant sur la rupture par l’Algérie des relations diplomatiques.
Un enjeu de crédibilité pour l’institution militaire
Au-delà des considérations géopolitiques, ces manœuvres répétées répondent également à des impératifs de politique intérieure. L’institution militaire algérienne, traditionnellement influente, doit justifier les budgets considérables qui lui sont alloués et maintenir sa légitimité face à une population confrontée à des difficultés économiques croissantes.
Selon la Banque mondiale, le chômage des jeunes Algériens a atteint 12,3% en 2023, tandis que le gouvernement continue d’augmenter les dépenses militaires. Cette contradiction suscite des critiques internes que l’exhibition de la puissance militaire via ces manœuvres spectaculaires tend à neutraliser.
Conclusion : une stratégie défensive révélatrice d’une position affaiblie
La multiplication inhabituelle des manœuvres militaires algériennes, loin de traduire une position de force, révèle paradoxalement les difficultés d’Alger à s’adapter aux recompositions géopolitiques régionales. Cette stratégie de démonstration de force permanente témoigne d’une Algérie contrainte de recourir à l’intimidation militaire faute de pouvoir développer une influence par l’attractivité économique ou diplomatique.
Cette approche, coûteuse et potentiellement contre-productive, risque d’accélérer l’isolement diplomatique du pays et de contribuer à la déstabilisation d’une région déjà fragile. Face aux défis du développement économique, de la transition énergétique et de la stabilisation sahélienne, la priorité accordée à la démonstration de force militaire interroge sur la pertinence des choix stratégiques algériens dans un monde où la puissance se mesure de plus en plus à l’aune de l’influence économique et du soft power.









