Institut Géopolitique Horizons — Comité Scientifique et Stratégique
Impact de la guerre en Iran sur les alliances du Royaume du Maroc avec Israël et les États-Unis
Le présent article analyse l’impact que la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran est susceptible d’entraîner sur les intérêts géopolitiques du Royaume du Maroc. Même si le conflit ne fait pas du Royaume un acteur belligérant, il entraîne néanmoins une intensification de l’interdépendance entre trois des vecteurs structurels de sa politique étrangère : la normalisation de la coopération avec l’État d’Israël, l’alliance avec Washington et le devenir de la marocanité du Sahara. S’appuyant sur une bibliographie académique récente, des rapports stratégiques et des sources journalistiques fiables, le texte examine cet impact sous cinq aspects fondamentaux : celui de la sécurité et du renseignement, celui du conflit du Sahara, celui de la légitimité des décisions stratégiques à l’intérieur du pays, celui touchant à l’économie politique du conflit, et celui relatif au repositionnement diplomatique du Royaume dans le concert régional. L’analyse conduit à conclure que le Maroc optera pour une stratégie d’alignement sélectif et de visibilité limitée. Cela en vertu de la priorité que représente pour lui la préservation de la coopération stratégique aussi bien avec les États-Unis qu’avec l’État d’Israël. Néanmoins, le contexte régional profondément marqué par la guerre, la volatilité énergétique et la persistance de la solidarité sociale avec la cause palestinienne lui rend opportun de tempérer son exposition politique et symbolique.
L’altération de l’équilibre stratégique du Levant occasionnée par l’affrontement militaire entre l’Iran, Israël et les États-Unis se manifeste par le débordement de son théâtre d’opérations.1 Bien que le Maroc ne participe pas aux actions belliqueuses, son insertion dans le schéma stratégique — du fait de sa coopération croissante avec Israël après les Accords d’Abraham de 2020 et de son association privilégiée avec les États-Unis — détermine, dans le contexte de la priorité existentielle propre à la question du Sahara, que l’évolution du conflit exige du Royaume la plus sérieuse attention.
De facto, la guerre en cours exerce sur le Maroc un effet revalorisant de son importance géopolitique et une plus grande exposition stratégique, ce qui intensifie l’interdépendance de trois des principaux vecteurs de sa politique étrangère : son alliance avec les États-Unis, le processus et les implications de la normalisation de sa relation de coopération avec Israël, et la défense de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental marocain. L’impact ne se circonscrit pas au seul front extérieur. La proximité visible avec l’axe israélo-américain représente également pour le Royaume un défi régional et une épreuve intérieure, dans la mesure où la cause palestinienne conserve un poids symbolique considérable dans la société marocaine et dans de larges secteurs de l’espace arabe.2
Il n’existe pas encore de production académique consolidée sur les effets spécifiques de la guerre de 2026 sur le Maroc. Cela contraint à s’appuyer sur la bibliographie récente portant sur l’évolution de la relation entre le Maroc, Israël, les États-Unis et l’Iran, la mutation de l’ordre levantin et la politique intérieure marocaine, ainsi que sur la couverture immédiate de la guerre effectuée par des sources journalistiques fiables. Dans cet effort, nous ont été d’une grande valeur les textes de Driss Maghraoui, de l’Université Al Akhawayn, sur la normalisation avec Israël, et d’Alfonso Casani, Francesco Colin et Irene Fernández-Molina, de l’Université Complutense de Madrid, du Moroccan Institute for Policy Analysis et de l’Université d’Exeter, respectivement, sur la relation entre la politique étrangère et la situation politique intérieure du Maroc.
Le professeur Maghraoui établit clairement que la compréhension du rapprochement avec Israël implique une couche géopolitique, une autre économique, une dimension symbolico-culturelle et une logique de sécurité et d’insertion régionale.3 De leur côté, les professeurs Casani, Colin et Fernández-Molina soulignent que les guerres de Gaza ont reconfiguré les espaces d’opposition au Maroc et transformé la relation avec Israël en un élément de tension intérieure pour la légitimité des actions stratégiques du pays.4
Notre approche du phénomène s’appuie sur trois cadres d’analyse. Celui de la sécurité régionale, qui permet d’expliquer pourquoi un conflit centré sur l’Iran, Israël et le Golfe Persique produit des effets stratégiques sur le Maroc. Celui de la gestion des risques propre aux puissances moyennes, qui aide à comprendre pourquoi Rabat cherche à maximiser les bénéfices de son alignement tout en minimisant les coûts d’une exposition frontale de sa position à l’égard du conflit. Le troisième, la gestion du phénomène par l’État marocain, éclaire la manière dont la diplomatie royale projette la puissance tout en alignant la légitimité intérieure, hiérarchise les ennemis et délimite les marges du dissentiment. Nous ne manquons pas de signaler que la partie prospective de l’analyse découle de notre inférence raisonnée à partir des matériaux d’analyse.
La guerre de 2026 et la transformation de l’environnement stratégique
La normalisation de la relation bilatérale entre le Royaume du Maroc et l’État d’Israël en 2020 a constitué une opération de maximisation du statut géopolitique des deux pays. L’accord conclu s’est inscrit dans la foulée de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur l’ancien Sahara espagnol, et ce fait a fait de la relation avec Israël et les États-Unis un triangle vertueux, central dans la stratégie générale du Maroc.5 Trois ans plus tard, la reconnaissance par Israël de la souveraineté marocaine sur le Sahara a consolidé cet enchaînement diplomatique.6
Depuis la signature des Accords d’Abraham, la coopération s’est intensifiée dans les domaines où Israël détient un leadership manifeste : défense, renseignement, innovation et économie politique. Par ailleurs, le rapprochement réciproque a également été soutenu par le patrimoine culturel partagé entre les deux nations. La culture a été intégrée comme instrument d’action politique et économique, à partir de l’importance profonde que l’État marocain accorde à ses racines juives en tant que composante de la diversité qui l’enrichit, ainsi qu’à la nombreuse diaspora nationale établie en Israël. Ainsi, la valorisation du patrimoine juif, le développement du tourisme organisé vers les lieux de vénération religieuse et la promotion des liens affectifs avec les communautés de la diaspora marocaine7 ont joué un rôle notable dans la socialisation du rapprochement stratégique.
L’importance de ces avancées en matière de coopération fait que l’élargissement régional du conflit représente pour le Maroc une menace aussi bien dans sa projection sécuritaire que dans la socialisation progressive de la relation. L’escalade belliqueuse intervenue entre juin 2025 et mars 2026 a transformé le cadre des alliances du Maroc avec Israël et les États-Unis. L’implication de Washington et des alliés de Téhéran dans le conflit a fait que la normalisation de la relation du Maroc avec Israël est passée d’une lecture comme action de pragmatisme bilatéral à une perception comme composante de la stratégie d’endiguement de la puissance iranienne. Cette resignification s’est fait sentir non seulement sur le devenir du lien entre Rabat et Téhéran, mais aussi sur l’équilibre de la perception politique du Royaume dans son rapport de force avec les adversaires fondamentaux de la monarchie alaouite — l’Algérie et le Front Polisario —, vis-à-vis de l’opinion publique arabe et des forces d’opposition intérieures.
Dans cet environnement, la guerre ouverte avec l’Iran et ses alliés a produit la mutation de la densité des composantes militaire et technologique présentes dans la nouvelle relation de Rabat avec Tel Aviv. Information, cybersécurité, surveillance, échange technologique et, le cas échéant, facilitation logistique ou diplomatique deviennent des actifs particulièrement appréciés par les alliés occidentaux et par Israël, ce qui se traduit par une augmentation de la valeur stratégique de la coopération marocaine en matière de sécurité et de renseignement, tout en rendant, comme nous l’avons dit, son exposition plus délicate. Une coopération discrètement tolérable en période de relative normalité est devenue un passif politique potentiel en temps de guerre chaude. C’est pourquoi la monarchie marocaine a des raisons de maintenir, voire d’approfondir, certains échanges en matière de sécurité, mais aussi de préserver un degré élevé d’opacité.
Tout ce qui précède rejaillit sur le nœud de l’intérêt géopolitique du Royaume du Maroc : la récupération pleine et entière de la souveraineté sur le territoire arraché au Sultanat du Maroc de l’époque par le colonialisme européen dans les dernières années du XIXe siècle et les premières du XXe. Il convient de rappeler qu’en 2018, la rupture de la relation bilatérale du Maroc avec l’Iran était intervenue après que le renseignement militaire marocain eut établi que le régime des ayatollahs apportait son aide à la faction séparatiste financée par l’Algérie, par l’intermédiaire du Hezbollah.8
Le lien entre l’objectif d’intégrité territoriale et les alliances du Royaume avec les partenaires aujourd’hui en conflit armé avec l’Iran s’est renforcé tout au long de l’évolution qu’a connue la question du Sahara entre 2020 et 2025. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine en 2020, celle d’Israël en 2023 et, surtout, le soutien à la proposition d’autonomie promue par le Royaume depuis 2007, contenu dans la résolution 2797 (2025) adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 31 octobre 2025,9 ont généré pour Rabat une accumulation inédite de capital politique, au fondement de laquelle se trouve la confirmation, au sein de la plus haute organisation mondiale, de la légitimité de la revendication du Maroc.
Le contexte actuel de confrontation régionale élargie pourrait paradoxalement transformer cet actif précieux — la légitimité enfin reconnue — en un flanc vulnérable pour le Maroc, en raison du décalage entre les priorités stratégiques de Rabat et de Tel Aviv. Les actions militaires d’Israël dans la bande de Gaza, engagées en 2023, ont reconfiguré les espaces d’opposition au Maroc en favorisant la synergie entre le poids moral et le relief politique de la cause palestinienne10 et en suscitant la convergence d’acteurs divers autour de ladite cause et de la critique de la normalisation des relations avec l’État d’Israël.11
Les mobilisations documentées à Rabat contre la relation avec Israël montrent que la cause palestinienne conserve une consistance morale et politique notable dans la société marocaine. La conjoncture de 2026 accentue la complexité de cette situation intérieure au Maroc dans la mesure où elle tend à élever le coût symbolique des alliances. Même si la convergence susmentionnée n’implique pas la capacité des secteurs critiques à modifier la politique de l’État, elle pourrait en revanche susciter des atteintes au précieux capital symbolique acquis en termes de perception internationale par la diplomatie marocaine et, partant, activer des solidarités et des protestations inopportunes. De là découle la nécessité d’exécuter une manœuvre multiple : préserver le lien stratégique avec les États-Unis et Israël tout en renforçant publiquement le discours de solidarité avec la Palestine, les envois d’aide humanitaire et une rhétorique de distanciation claire à l’égard des excès belliqueux.
Sur le plan économique, la perturbation régionale occasionnée par le conflit et, en particulier, les conséquences de la situation du détroit d’Ormuz — la hausse du prix du pétrole et l’instabilité financière et énergétique mondiale — impliquent pour le Maroc un impact qui se chiffre en coûts d’importation accrus, en pressions inflationnistes et en perturbations des assurances et des frets maritimes. L’environnement de volatilité financière qui prévaut affecte le Maroc en tant que membre des économies qui ont fourni un effort important et soutenu d’intégration aux marchés internationaux. La crise que traverse la région levantine produit, outre les effets humanitaires et politiques, des altérations structurelles dans le commerce, la gouvernance et les dynamiques économiques mondiales,12 dont le Royaume du Maroc n’est pas exempt.
Diplomatie régionale et repositionnement international
La guerre avec l’Iran ne remet pas en cause la valeur du Maroc en tant que partenaire stratégique des États-Unis et en tant que pays stable, réformiste et coopératif, membre du groupe des nations arabes dont les intérêts sont compatibles avec ceux de l’Occident. Néanmoins, elle renchérit l’option stratégique de normalisation de sa relation avec Israël. Elle ne l’invalide en aucune façon, mais elle en réduit les bénéfices économiques immédiats et en augmente les coûts de contexte, dès lors que le Maroc n’en demeure pas moins membre d’un espace arabe et africain où la solidarité avec la Palestine ne perd pas de sa centralité et continue d’alimenter le scepticisme à l’égard de l’État juif. Une visibilité excessive en tant que partie du front anti-iranien pourrait éroder son capital symbolique dans ces espaces. C’est pourquoi le Royaume a intérêt à se présenter moins comme un normalisateur enthousiaste que comme un partenaire occidental prudent, doté de solides références arabes.13
En l’état actuel des informations disponibles, il est possible d’envisager trois scénarios. Celui d’une désescalade négociée, très souhaitable, à court ou moyen terme, dans lequel le Maroc conserverait la majeure partie des bénéfices obtenus depuis 2020 : soutien américain et israélien sur le Sahara occidental marocain, coopération avec Israël et renforcement de son image de partenaire stable. Celui d’une guerre prolongée de basse intensité régionale, avec des épisodes récurrents d’escalade, d’attaques indirectes et de disruption énergétique partielle, dans lequel le Maroc maintiendrait sa coopération stratégique avec Israël et les États-Unis et afficherait une visibilité politique minimale. Enfin, le scénario délicat et indésirable d’une régionalisation plus étendue du conflit, dans lequel les alliés de l’Iran intensifieraient leurs actions dans des théâtres d’opérations susceptibles d’impliquer directement le Sahel et le Sahara marocain.
Conclusion
La guerre entre l’Iran et l’axe États-Unis–Israël ne fait pas du Maroc un acteur de première ligne sur le champ de bataille, mais elle altère néanmoins avec sévérité la structure des incitations et des risques au sein de laquelle le Royaume poursuit ses objectifs fondamentaux. La crise actuelle intensifie l’interdépendance entre l’alliance avec Washington, la relation avec Israël et la centralité du Sahara marocain.
Dans le même temps, la guerre accroît les coûts en termes de légitimité et d’exposition. La principale conclusion de cet article est donc double. D’une part, la guerre revalorise géopolitiquement le Maroc. D’autre part, cette même revalorisation accroît sa vulnérabilité — non pas tant en raison d’une menace militaire directe, mais par la combinaison de trois facteurs : l’intensification possible des aspects sécuritaires du dossier saharien, la plus grande sensibilité économique face à la guerre, et la difficulté de soutenir sur le plan intérieur une politique étrangère de franche proximité avec Israël.
Notes
- Reuters, « Trump issues new warning to Tehran, Iran calls U.S. peace proposals ‘unrealistic’ », 30 mars 2026.
- Voir Driss Maghraoui, « The Multiple Layers of Morocco’s Normalization with Israel », in Risks, Resilience and Interdependency: Developing Countries in the Age of Uncertainties (Singapour : Springer, 2025).
- Maghraoui, « The Multiple Layers of Morocco’s Normalization with Israel ».
- Alfonso Casani, Francesco Colin et Irene Fernández-Molina, « Foreign Policy and Domestic Opposition Spaces under Authoritarianism: Moroccan Political Reconfigurations in Response to Israel’s Wars on Gaza », Government and Opposition (2025), publication anticipée en ligne.
- Reuters, « Israel, Morocco agree to normalize relations in latest U.S.-brokered deal », 10 décembre 2020.
- Reuters, « Israel recognises Moroccan sovereignty over Western Sahara », 17 juillet 2023.
- Yaron Salman, « Tourism and Israel–Arab Normalization Processes: The Case of Israel, Morocco, and the UAE », Journal of Heritage Tourism (2024).
- Reuters, « Morocco severs ties with Iran, accusing it of backing Polisario Front », 2 mai 2018.
- https://docs.un.org/fr/S/RES/2797(2025)
- Reuters, « Moroccans, angry at attacks on Gaza, demand halt to ties with Israel », 10 décembre 2023.
- Alfonso Casani, Francesco Colin et Irene Fernández-Molina, op. cit.
- Rajesh Kumar (dir.), Geoeconomics of the Israel–Palestine Conflict: Governance, Global Trade, and Regional Dynamics (Londres : Routledge, 2025).
- Ignacio Álvarez-Ossorio Alvariño, « La reconfiguración de Oriente Medio: nuevos realineamientos en un mundo multipolar », in Panorama Estratégico 2024 (Madrid : Instituto Español de Estudios Estratégicos, 2024), p. 199–226.
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