Institut Géopolitique Horizons, Madrid, Almeria, janvier 2025
Le 31 décembre 2024, à quelques kilomètres des côtes de Mostaganem, une mère et ses quatre enfants périssaient dans les eaux de la Méditerranée. Cette tragédie, qui s’ajoute à celle survenue quelques jours plus tôt à Boumerdès où 28 personnes dont une femme enceinte ont trouvé la mort, illustre de manière dramatique le choix impossible auquel sont confrontés de nombreux Algériens : risquer la mort en mer ou survivre dans une Algérie où l’espoir semble avoir déserté.
Cette tragédie intervient alors que l’ONG Caminando Fronteras révèle des chiffres accablants pour l’année 2024 : 517 personnes ont péri sur la route maritime reliant l’Algérie aux côtes espagnoles, soit une augmentation de 19% par rapport à l’année précédente. Plus inquiétant encore, 26 embarcations ont totalement disparu sur cette route, laissant des familles dans une attente sans fin.
Le contraste entre cette réalité tragique et le discours prononcé le 29 décembre 2024 par le président Tebboune devant le Parlement est saisissant. Dans ce qui apparaît comme un exercice de déni institutionnalisé, le président algérien dresse le tableau d’une Algérie prospère où « tous les indicateurs économiques et financiers sont au vert ». Un discours surréaliste qui ignore totalement la réalité de ces milliers de citoyens prêts à risquer leur vie en mer pour fuir le pays.
La route maritime algérienne est devenue la route la plus meurtrière de la Méditerranée occidentale. Une évolution qui témoigne de l’aggravation d’une crise sociale profonde que le pouvoir refuse obstinément de reconnaître. Plus significatif encore, cette route, traditionnellement empruntée par les Algériens, accueille désormais 40% de migrants d’autres nationalités, transformant l’Algérie en pays de transit malgré elle.
L’absence totale de ce phénomène dans le discours officiel et dans les médias contrôlés par l’État traduit plus qu’un simple déni : elle révèle une instrumentalisation cynique de la tragédie humaine. Le pouvoir algérien semble en effet utiliser cette émigration clandestine comme levier de pression contre l’Espagne et la France, avec lesquelles les relations sont tendues. Cette stratégie est d’autant plus perverse que la majorité des clandestins algériens cherchent à rejoindre la France une fois arrivés en Espagne, profitant des accords de 1968 qui facilitent leur régularisation.
Pendant que le président Tebboune vante une prochaine augmentation du pouvoir d’achat de 53% et des « mégaprojets » censés transformer le pays, la réalité quotidienne pousse des familles entières à risquer leur vie en mer. L’absence totale de mesures concrètes pour freiner ce phénomène révèle soit une incapacité à comprendre l’ampleur de la tragédie, soit un cynisme politique consistant à laisser partir une jeunesse considérée comme potentiellement déstabilisatrice.
La diversification des points de départ le long des côtes algériennes et l’extension des destinations vers les Baléares et la côte de Valence, malgré les risques accrus, témoignent du désespoir croissant. Comme le souligne le rapport de Caminando Fronteras, 91,42% des corps des victimes disparaissent en mer, laissant les familles dans un deuil impossible à faire.
Cette situation est d’autant plus alarmante que le pouvoir algérien, vivant dans son « autre monde » – pour reprendre l’expression du roi Mohammed VI qui caractérise si bien cette déconnexion avec la réalité – continue de promettre une prospérité imaginaire. Le discours présidentiel du 29 décembre, en ignorant totalement cette hémorragie humaine, illustre parfaitement cette rupture entre un régime enfermé dans ses illusions et une population qui préfère risquer la mort plutôt que de continuer à y croire.
L’évolution de cette route migratoire, avec l’apparition de nouveaux profils incluant des familles entières et des mineurs non accompagnés, traduit une aggravation de la crise sociale que le pouvoir persiste à nier. Les chiffres de 2024 ne sont pas simplement des statistiques : ils racontent l’histoire d’un échec politique profond, celui d’un système incapable d’offrir un avenir à sa jeunesse.
La question n’est plus de savoir combien de temps ce déni peut durer, mais combien de vies il coûtera encore. Pendant que le président vante des succès économiques imaginaires, la Méditerranée continue de se transformer en cimetière pour ceux qui ne croient plus aux promesses d’un pouvoir déconnecté de la réalité de son peuple.






