IGH-NS-Maghreb-20250828
Par Abdelhakim Yamani
Résumé exécutif
Le limogeage brutal de Nadir Larbaoui et la nomination de Sifi Ghrieb comme Premier ministre intérimaire révèlent l’ampleur des fractures internes du système algérien. Cette décision, inédite dans l’histoire institutionnelle du pays, confirme les tensions anticipées par l’IGH entre le clan présidentiel et les forces militaires influentes. La nomination d’un technocrate sans ancrage politique traduit l’incapacité du régime à s’accorder sur une figure durable, ouvrant une période d’instabilité gouvernementale critique pour l’avenir du pays.
Introduction
La décision présidentielle du 28 août 2025 de mettre fin aux fonctions de Nadir Larbaoui et de nommer Sifi Ghrieb comme Premier ministre par intérim marque un tournant dans la crise institutionnelle algérienne. Cette configuration ne s’était jamais produite dans l’histoire institutionnelle du pays, où la tradition voulait que le chef de l’État désigne directement un successeur permanent1. Cette rupture avec les usages constitutionnels confirme les analyses de l’Institut Géopolitique Horizons qui, dans ses publications de mai 2025, avaient identifié août 2025 comme une période critique pour d’éventuelles évolutions gouvernementales, dans le contexte des luttes entre clans militaires.
L’absence totale de justification officielle sur ce limogeage, associée au choix d’une nomination intérimaire, révèle l’ampleur des tensions internes et l’incapacité du système à produire un consensus sur une personnalité de remplacement durable.
Le profil de Sifi Ghrieb : un technocrate en terre de crise
La nomination de Sifi Ghrieb s’inscrit dans une logique de continuité administrative plutôt que de changement politique. Titulaire d’un doctorat en chimie physique des matériaux de l’Université Badji Mokhtar d’Annaba, ancien dirigeant de Sider et Imetal, il incarne le profil du technocrate compétent mais dépourvu d’assise politique propre. Nommé ministre de l’Industrie et de la Production pharmaceutique en novembre 2024, il s’était distingué par des réalisations concrètes : développement du premier ciment pétrolier algérien, production locale d’un moteur marin, renforcement de la souveraineté pharmaceutique.
💡 Note IGH
Le choix d’un ministre technique sans ancrage partisan confirme la volonté présidentielle d’éviter toute personnalité susceptible de développer une autonomie politique. Cette nomination illustre la préférence du système pour des figures malléables en période de tensions internes.
Sa désignation traduit également l’urgence de la situation : sa dernière apparition publique remonte au 19 août, lorsqu’il s’était rendu au chevet des blessés de l’accident dramatique d’un bus2, suggérant que son éviction était programmée depuis plusieurs jours. L’absence remarquée de Larbaoui lors de la réunion présidentielle sur les transports du 26 août confirme que sa mise à l’écart était déjà actée.
Les ressorts cachés d’une crise anticipée
Cette nomination intérimaire s’inscrit dans le prolongement direct des tensions que l’IGH avait analysées dans ses publications précédentes concernant les luttes entre clans militaires. Les informations recueillies auprès de sources algériennes confirment que cette décision résulte d’un compromis fragile entre le président Tebboune, affaibli par ses problèmes de santé à 80 ans, et les pressions exercées par le clan Toufik.
Selon nos sources, le président aurait obtenu des garanties d’impunité pour lui et sa famille, notamment ses fils Mohammed et Khalid, en échange de concessions sur la composition gouvernementale. Cette transaction révèle l’ampleur de l’affaiblissement présidentiel face aux forces militaires organisées autour de l’ancien patron du DRS, Mohamed Mediène dit « Toufik ».
⚠️ Alerte
La désignation d’un Premier ministre par intérim serait également l’œuvre d’une partie du clan présidentiel dirigé par le directeur de cabinet Boualem Boualem, ardent défenseur de l’influence turque en Algérie et disposant de relais significatifs en Europe, notamment en France au sein de la diaspora algérienne.
Cette dimension explique pourquoi le clan Toufik, qui avait difficilement obtenu l’accord de principe de Chérif Rahmani pour diriger un gouvernement d’union nationale, se trouve aujourd’hui confronté à une stratégie dilatoire de la présidence. L’ancien ministre de l’Aménagement du territoire, figure respectée disposant d’une stature nationale et de réseaux diplomatiques solides, notamment dans les dossiers de réconciliation régionale, pourrait désormais reconsidérer son engagement, ses ambitions présidentielles le poussant à privilégier une candidature directe plutôt qu’un rôle de Premier ministre de transition.
Implications stratégiques et rapport de forces
L’analyse des dynamiques en cours révèle trois niveaux de tensions convergentes. Au niveau institutionnel, cette nomination intérimaire constitue une première dans l’histoire algérienne moderne, traduisant l’impossibilité pour le système de produire un consensus immédiat sur une personnalité de remplacement. Au niveau des équilibres internes, elle confirme que le rapport de forces entre la présidence et les clans militaires s’est nettement dégradé au détriment de Tebboune.
Plus préoccupant encore, cette crise gouvernementale intervient dans un contexte d’isolement géopolitique croissant de l’Algérie, comme l’avait analysé l’IGH dans ses travaux de mai 2025. Le pays fait face à des relations dégradées avec la quasi-totalité de ses voisins : rupture avec le Maroc, tensions avec la France et l’Espagne, brouilles avec les Émirats arabes unis et le Niger, relations compliquées avec les pays sahéliens.
La nomination de Ghrieb intervient également dans un contexte économique tendu, malgré une croissance estimée à 4,5% au premier trimestre 2025. Le secteur des hydrocarbures est notamment en baisse3, fragilisant les équilibres budgétaires traditionnels et renforçant la dépendance aux investissements extérieurs.
Conclusion stratégique croisée
La nomination intérimaire de Sifi Ghrieb ne constitue pas une solution, mais un révélateur de l’impasse institutionnelle algérienne. Elle confirme l’analyse de l’IGH sur la fragmentation du pouvoir entre clans rivaux et l’incapacité du système à produire une gouvernance stable. Cette transition administrative masque mal une crise politique profonde où les véritables arbitrages restent entre les mains des forces militaires.
L’horizon d’évolution dépendra de la capacité du clan Toufik à imposer sa stratégie de « deuxième République » face à la résistance présidentielle. Le maintien de Ghrieb dans ses fonctions intérimaires au-delà de quelques semaines signalerait l’échec des négociations en cours et ouvrirait potentiellement la voie à des solutions plus radicales.
Hypothèses de scénarios
Scénario 1 – Statu quo fragile (probabilité 20%) : Ghrieb maintenu plusieurs mois dans ses fonctions intérimaires, Tebboune temporise en espérant un affaiblissement des pressions. Risque d’enlisement institutionnel et de paralysie gouvernementale.
Scénario 2 – Transition politique négociée (probabilité 65%) : Mise en place d’un gouvernement d’union nationale dirigé par une personnalité de consensus, première étape vers une refonte institutionnelle contrôlée. Chérif Rahmani reste l’option privilégiée malgré ses réticences.
Scénario 3 – Durcissement militaire (probabilité 15%) : En cas d’échec des négociations, recours à une personnalité issue du monde militaire pour diriger un gouvernement de transition plus autoritaire. Cette option impliquerait un effacement plus net de Tebboune.
Notes de bas de page
1 Le Courrier de l’Atlas, « Algérie. Tebboune limoge son Premier ministre, un intérim inédit au sommet de l’État », 28 août 2025
2 Ibid.
3 APAnews, « Algérie : Sifi Ghrieb nommé Premier ministre par intérim », 28 août 2025
4 Agence de presse algérienne (APS), Communiqué officiel de la présidence, 28 août 2025
5 Institut Géopolitique Horizons, « L’Algérie de Tebboune : De l’Isolement Géopolitique à l’Encerclement Géographique », mai 2025
6 TSA Algérie, « Qui est Sifi Ghrieb, le nouveau premier ministre algérien par intérim ? », 28 août 2025
Note méthodologique IGH : Cette analyse s’appuie sur des sources officielles algériennes, des médias spécialisés régionaux et des informations recueillies auprès de sources algériennes consultées par l’Institut. Les développements concernant les négociations internes entre clans politico-militaires proviennent de sources confidentielles dont la fiabilité a été croisée avec l’analyse des évolutions institutionnelles observables.









