Vers une convergence sécuritaire hybride
en Afrique de l’Ouest et au Sahel
L’émergence d’une architecture inédite — lecture prospective à partir de la Conférence ministérielle de Rabat et de la feuille de route Maroc–États-Unis (mai 2026)
En 2026, une configuration sécuritaire inédite semble émerger en Afrique de l’Ouest et au Sahel : une architecture convergente et non centralisée dans laquelle le Maroc occupe une position fonctionnelle de hub fédérateur. Son caractère inédit tient à une combinaison jamais observée — ni sous Barkhane, ni sous la MINUSMA, ni dans aucune structure régionale antérieure : l’absence de commandement unifié, la préservation des souverainetés locales comme condition de fonctionnement, et l’hybridation simultanée des fonctions capacitaires, normatives et opérationnelles.
Deux signaux convergents permettent de formuler cette hypothèse : la tenue à Rabat, le 19 mai 2026, de la deuxième Conférence ministérielle sur le maintien de la paix en environnement francophone, et la signature de la feuille de route de coopération de défense Maroc–États-Unis 2026–2036. Pris ensemble, ces événements révèlent une séquence stratégique dont la finalité opérationnelle dépasse largement le cadre sécuritaire immédiat — elle conditionne la réalisation du Gazoduc Africain Atlantique, le plus grand projet d’infrastructure énergétique de l’histoire du continent, dont les premières livraisons sont attendues en 2031.
Cette note propose une lecture prospective structurée de cette recomposition en cours. Elle ne postule pas une architecture stabilisée, mais identifie dans la convergence des signaux observés les contours possibles d’un modèle sécuritaire dont aucun précédent n’existe dans la région.
Deux signaux, une séquence
Le 19 mai 2026, Rabat accueille la deuxième Conférence ministérielle sur le maintien de la paix en environnement francophone. Soixante-deux délégations, vingt-six représentées au niveau ministériel, l’ONU et l’OIF co-organisateurs, le Maroc et la France à la coprésidence. L’événement documente, en surface, une tentative d’adaptation doctrinale du maintien de la paix à la réalité post-sahélienne. En profondeur, il révèle autre chose.
Quelques semaines plus tôt, le Pentagone et les Forces Armées Royales ont signé une feuille de route de coopération de défense couvrant la période 2026–2036. Dix ans de partenariat structuré : interopérabilité, cyberdéfense, industrie de défense, planification conjointe. Ce n’est pas une alliance — c’est une architecture capacitaire de long terme.
Lus isolément, ces deux événements appartiennent à des logiques distinctes. Lus ensemble, ils forment les deux premiers segments visibles d’une séquence stratégique plus large : une séquence dont l’hypothèse centrale est l’émergence progressive d’une architecture sécuritaire inédite en Afrique de l’Ouest et au Sahel — dont l’annonce formelle pourrait intervenir à l’horizon de l’été 2026.
Autopsie des architectures antérieures
Pour saisir ce qui se dessine en 2026, il faut d’abord comprendre pourquoi tout ce qui l’a précédé a échoué. Trois architectures se sont succédé dans la région, chacune portant en elle les germes de son propre effondrement.
Barkhane était une intervention militaire directe. Techniquement compétente, opérationnellement lisible, elle reposait sur un postulat fondamentalement erroné : que la sécurité pouvait être importée. Elle imposait sa logique aux souverainetés africaines plutôt que de s’y ancrer. Le résultat est connu — l’éviction, la contestation, et finalement le retrait contraint en 2022.
La MINUSMA préservait formellement les souverainetés mais en réduisait l’autonomie opérationnelle. Mission lourde, mandat ambigu, déploiement coûteux dans un environnement sans accord de paix à appliquer. Son retrait, acté par la résolution 2690 du Conseil de sécurité en juin 2023 à la demande de Bamako, a sanctionné l’inadéquation d’un modèle conçu pour un autre monde.
Le G5 Sahel théorisait une souveraineté collective. Mais son exécution dépendait de financements extérieurs, de planifications importées et d’une cohérence institutionnelle que les fractures politiques régionales n’ont jamais permis de consolider.
| Modèle | Rapport aux souverainetés | Rupture |
|---|---|---|
| Barkhane | Contournée par présence directe | Éviction 2022 |
| MINUSMA | Formelle, autonomie réduite | Retrait forcé 2023 |
| G5 Sahel | Collective, exécution dépendante | Dissolution progressive |
| Architecture émergente | Condition de fonctionnement | Inédite |
La leçon transversale est d’une clarté analytique implacable : chacun de ces modèles imposait la sécurité aux souverainetés plutôt que de la construire à partir d’elles. L’architecture qui semble émerger en 2026 prend le contre-pied exact de cette logique.
Trois couches, zéro centre
L’architecture convergente qui se dessine n’est pas une alliance. Elle n’a pas de traité fondateur, pas de secrétariat général, pas de commandement unifié. Elle est le produit d’une convergence fonctionnelle entre des acteurs dont les agendas divergent mais dont les actions, par un effet systémique non intentionnel, produisent une forme de division du travail sécuritaire régional.
Trois couches fonctionnelles se superposent sans se coordonner formellement.
La feuille de route 2026–2036 structure une décennie d’interopérabilité, de cyberdéfense et de coproduction industrielle. L’exercice African Lion — le plus grand exercice américain sur le continent, co-dirigé par les Forces Armées Royales — en constitue le laboratoire opérationnel annuel. Cette couche produit de la capacité militaire standardisée, compatible avec les normes euro-atlantiques, déployable dans les espaces sahéliens et atlantiques.
La Conférence de Rabat révèle une transformation profonde du rôle onusien : l’ONU n’est plus, ou plus seulement, un opérateur sécuritaire direct. Elle devient progressivement un normalisateur, un légitimateur et un architecte de la montée en puissance des armées locales. La formation en français, la standardisation des contingents francophones, la doctrine dite de « stabilisation distribuée » — autant de signaux d’une reconversion institutionnelle vers des formats plus flexibles et moins centralisés.
Malgré les fractures institutionnelles — sortie de l’AES de la CEDEAO, tensions persistantes, concurrences d’influence — une convergence pragmatique s’esquisse autour d’objectifs communs : sécurisation des frontières, lutte contre les groupes armés, préservation des corridors logistiques. Le Togo comme médiateur, le Sénégal comme facilitateur, les États côtiers comme ligne de résistance face à la progression jihadiste vers le Golfe de Guinée.
Ce qui relie ces trois couches sans les coordonner, c’est une complémentarité fonctionnelle de fait : chacune produit ce que les autres ne peuvent pas produire, et chacune a besoin de ce que les autres produisent. L’absence de centre n’est pas une défaillance de l’architecture — elle en est la caractéristique structurelle.
Le Maroc : une doctrine, une position
Le Maroc n’est pas un hub fédérateur par accident géographique ou par opportunisme diplomatique. Il l’est parce que sa doctrine géostratégique — formalisée par l’Institut Géopolitique Horizons à travers trois concepts articulés — en fait la seule logique cohérente de son positionnement international.
Formalisée à partir du discours royal d’Abidjan de février 2014, cette doctrine pose la souveraineté africaine comme point de départ absolu de toute coopération. Elle rejette le modèle néocolonial dans lequel la sécurité est importée et imposée. Elle pose que la stabilité ne peut venir que de l’intérieur des souverainetés — le Maroc n’y est pas puissance organisatrice mais architecte d’une co-production où chaque partie conserve son autonomie décisionnelle.
Théorisant une pratique multi-séculaire ancrée dans la diplomatie de Mohammed III, ce concept formalise la neutralisation productive : multiplier les partenariats avec des puissances aux intérêts parfois contradictoires — États-Unis, Union européenne, Chine, Russie, Golfe — pour transformer l’équilibre lui-même en capital géopolitique. Le Maroc n’est allié exclusif d’aucune puissance, ce qui lui confère une centralité stratégique unique : aucune puissance ne peut l’ignorer, aucune ne le contrôle.
Innovation conceptuelle centrale : l’interdépendance n’est pas une vulnérabilité à réduire — c’est un instrument de puissance à maîtriser. La connectivité souveraine désigne la maîtrise volontaire et sécurisée des réseaux d’interconnexion, transformant l’interdépendance en levier. Appliquée à l’architecture sécuritaire régionale, elle produit un modèle où les souverainetés ne s’effacent pas dans la coopération — elles s’y connectent, chacune préservant son autonomie tout en participant à une convergence fonctionnelle.
Ces trois doctrines forment une séquence logique : Abidjan pose la souveraineté comme point de départ ; Mogador produit la centralité par l’équilibrage ; les Souverainetés Connectées transforment cette centralité en architecture. Le Maroc est hub fédérateur parce que sa doctrine le rend structurellement incompatible avec tout alignement exclusif et structurellement favorable à toute connexion de souverainetés.
Pourquoi cette configuration est inédite
L’inédité de cette configuration n’est pas doctrinal au sens d’une nouvelle théorie abstraite du maintien de la paix. Elle est configurationnelle — c’est la combinaison spécifique de caractéristiques qui n’a jamais été observée simultanément dans la région.
Aucun acteur ne dirige l’architecture. Il n’existe pas d’état-major central, pas de chaîne de commandement, pas d’instance de décision unique. Cette caractéristique, qui pourrait sembler une faiblesse, est en réalité la condition de sa viabilité politique : elle rend l’architecture acceptable par des États qui refusent toute tutelle extérieure.
Les architectures antérieures fonctionnaient malgré les souverainetés — en les contournant, en les réduisant ou en les instrumentalisant. L’architecture émergente fonctionne à partir des souverainetés. Chaque acteur n’y entre que parce qu’il n’y perd pas son autonomie décisionnelle. C’est la préservation des souverainetés qui génère l’adhésion, et l’adhésion qui génère la convergence.
Aucun modèle antérieur n’a produit simultanément de la capacité militaire standardisée, de la légitimité normative multilatérale et de l’opérationnalité souveraine régionale. Barkhane était purement capacitaire et militaire. La MINUSMA était purement normative et multilatérale. Le G5 tentait l’opérationnalité régionale sans les deux autres. L’architecture émergente hybride les trois fonctions dans un même espace sans commandement unifié.
L’AAGP : pourquoi maintenant, pourquoi cette architecture
La convergence sécuritaire observée en 2026 ne serait pas pleinement intelligible sans la dimension infrastructurelle qui lui donne sa finalité opérationnelle concrète. Le Gazoduc Africain Atlantique — 6 900 kilomètres, treize pays traversés, vingt-cinq milliards de dollars d’investissement, accord intergouvernemental en voie de signature — est le plus grand projet d’infrastructure énergétique de l’histoire africaine. Ses premières livraisons contractuelles sont attendues en 2031.
On ne construit pas et on n’opère pas un corridor énergétique de cette magnitude dans un Sahel non sécurisé. La logique est implacable : l’AAGP exige un corridor atlantico-sahélien stable avant 2031 ; ce corridor exige une architecture sécuritaire opérationnelle et crédible ; cette architecture exige une préparation diplomatique, militaire et institutionnelle — dont la fenêtre se situe précisément à l’été 2026.
Cette dimension transforme la lecture de l’ensemble de la séquence 2026 : la Conférence de Rabat, la feuille de route Maroc–USA, les recompositions régionales ne sont pas des événements parallèles — ils sont les étapes visibles d’une préparation architecturale dont l’horizon opérationnel est désormais identifiable. L’architecture convergente inédite n’émerge pas dans le vide. Elle répond à une nécessité stratégique datée et quantifiable.
Ce qui peut désarticuler la convergence
La rigueur analytique impose de ne pas idéaliser ce qui n’est encore qu’une convergence partielle, fragmentaire et réversible. Quatre fragilités structurelles méritent d’être nommées.
L’absence de gouvernance intégrée est à la fois la force et la limite de l’architecture. Ce qui la rend politiquement acceptable la rend aussi opérationnellement fragile : aucun mécanisme de coordination ne peut forcer la cohérence entre des acteurs dont les agendas restent fondamentalement distincts.
La compétition russo-chinoise introduit une variable de disruption permanente. La présence du corps Africa Corps au Mali, au Burkina Faso et au Niger crée une incompatibilité technique et politique avec les programmes d’interopérabilité occidentaux. L’architecture convergente ne peut fonctionner que dans les espaces où cette compétition ne produit pas d’incompatibilité technique directe.
L’instabilité sahélienne endogène reste le principal facteur de rupture. Aucune architecture, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut se substituer à la résolution des crises politiques internes qui alimentent l’insécurité. La convergence sécuritaire crée les conditions d’une stabilisation — elle ne produit pas la stabilisation elle-même.
La fenêtre temporelle est enfin une contrainte réelle. Si l’architecture ne trouve pas de forme institutionnelle minimale avant les premières livraisons de l’AAGP, le décalage entre l’ambition infrastructurelle et la réalité sécuritaire pourrait compromettre le projet lui-même.
Scénarios 2026–2031
La convergence se consolide sans se centraliser. Des accords techniques bilatéraux et sous-régionaux coordonnent des actions sur des objectifs communs. Le corridor atlantico-sahélien est partiellement sécurisé. L’AAGP avance selon son calendrier. L’architecture reste sans commandement unifié mais gagne en cohérence opérationnelle progressive.
La compétition russo-chinoise s’intensifie au Sahel, produisant des incompatibilités techniques et politiques qui rendent la convergence insoutenable. L’architecture se fragmente en blocs rivaux. L’AAGP est retardé ou compromis. Le vide sécuritaire profite aux groupes armés et aux puissances de disruption.
Un noyau dur d’États — Maroc, Sénégal, Togo, Nigeria, partenaires occidentaux sélectionnés — formalise un cadre de coopération opérationnelle modulaire. Le Sahel n’est pas unifié mais un corridor sécurisé est établi, suffisant pour l’opérationnalisation de l’AAGP. C’est le scénario le plus favorable à une stabilisation durable.
Ce que la convergence fonctionnelle produit spontanément, SIMBA propose de le rendre intentionnel. Il ne s’agit pas d’une force d’intervention supranationale — il s’agit d’une architecture opérationnelle respectueuse des souverainetés, fondée sur l’interopérabilité plutôt que sur l’intégration, sur la coordination plutôt que sur le commandement unifié.
Dans le contexte de l’AAGP, SIMBA n’est plus une proposition prescriptive abstraite. Il devient la réponse architecturale à une nécessité opérationnelle datée : sécuriser un corridor de 6 900 kilomètres avant 2031, sans aliéner les souverainetés des États traversés.
La convergence sécuritaire hybride que révèle la séquence de mai 2026 est la matrice empirique dont SIMBA constitue la projection prescriptive. Elle valide sa logique doctrinale et en confirme l’urgence opérationnelle.
Ce qui émerge en mai 2026 n’est pas une alliance, pas une stratégie coordonnée, pas une architecture stabilisée. C’est quelque chose de plus subtil et de plus inédit : une convergence fonctionnelle entre des acteurs aux agendas distincts, articulée autour d’un hub fédérateur dont la doctrine géostratégique fait de la connexion des souverainetés son principe architecturant.
Ni Barkhane, ni la MINUSMA, ni aucune structure régionale antérieure n’ont produit cette configuration. Son inédité n’est pas doctrinal — il est configurationnel. C’est la simultanéité de l’absence de commandement, de la préservation des souverainetés et de l’hybridation des fonctions qui la distingue de tout ce qui l’a précédée.
La séquence diplomatique et militaire de mai 2026 — Conférence de Rabat, feuille de route Maroc–USA, préparation de l’AAGP — en constitue les signaux les plus lisibles. L’analyse de l’IGH propose de les lire non comme des événements parallèles, mais comme les segments visibles d’une recomposition plus profonde dont l’horizon opérationnel — 2031 — est désormais identifiable. La fenêtre pour construire l’architecture intentionnelle qui donnera cohérence à cette convergence spontanée est ouverte. Elle ne le restera pas indéfiniment.
IGH-NS-2025-10-002 · L’Équilibre de Mogador
IGH-NS-2025-01 · La Doctrine d’Abidjan
IGH · Maroc–Sahel : L’Architecture Invisible (2026)
IGH-PUBLIC-2026-05-001
© Institut Géopolitique Horizons, 2026








