INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS
ANALYSE STRATÉGIQUE — IGH-AS-2026-08-07-01
Géopolitique des mobilités migratoires Sud/Nord et Nord/Sud
Pourquoi un départ Sud-Nord devient émigration et un même départ Nord-Sud une expatriation ?
Abdelhakim Yamani
Président-Fondateur, Institut Géopolitique Horizons — 7 août 2026
Depuis 2020, plusieurs cas documentés — Biélorussie, tunnels frontaliers russes, opérations de désinformation ciblant des scrutins européens — donnent à voir la migration comme un instrument mobilisable dans un rapport de force. Mais en amont de ces cas extrêmes, un écart plus ordinaire et plus systématique structure le traitement des mobilités humaines : les départs du Sud vers le Nord sont nommés crise, des départs comparables au sein même du Nord — voire des départs du Nord vers le Sud, dictés par les mêmes contraintes économiques — sont nommés mobilité, expatriation ou tourisme. Cette note examine cet écart à travers le vocabulaire, les chiffres et les cas documentés, comme la trace mesurable d’une hiérarchie de puissance plutôt que comme un biais isolé.
Un même ordre de grandeur, deux registres
La Roumanie a perdu environ un quart de sa population depuis son adhésion à l’Union européenne, passant d’environ 23 à 19 millions d’habitants. Ce mouvement est nommé « fuite des cerveaux » dans la littérature institutionnelle européenne, avec une connotation d’alerte. La France compte de son côté 2,5 millions de ressortissants installés à l’étranger — un chiffre comparable dans son principe, mais qui ne mobilise jamais le même registre de crise démographique. Le taux de reconnaissance du statut de réfugié pour les demandeurs marocains plafonne, lui, à 4 %, un niveau structurellement bas et stable dans le temps.
La hiérarchie juridique de la mobilité confirme cet écart en chiffres. Le Henley Passport Index 2026 mesure un fossé de 168 destinations entre les deux extrêmes du classement mondial : 192 pays accessibles sans visa pour un passeport singapourien, contre 24 seulement pour un passeport afghan. Dans l’édition de juillet 2026, la France occupe la 4e place mondiale ex æquo, avec 186 destinations accessibles sans visa. Le Maroc se classe 67e, avec 71 destinations, devant la Tunisie (71e, 66 destinations) et l’Algérie et la Mauritanie (81e, 55 destinations chacune) ; la Libye ferme la marche régionale à la 94e place, avec 39 destinations. Un passeport français franchit ainsi, sans formalité, environ 2,6 fois plus de frontières qu’un passeport marocain, et 3,4 fois plus qu’un passeport algérien.
Le vocabulaire du pouvoir : expatrié contre immigré
Le même déplacement change de nom selon la direction qu’il emprunte et le passeport de celui qui l’effectue. Un ressortissant européen installé à Casablanca, Dakar ou Abidjan est presque systématiquement qualifié d’« expatrié » — y compris lorsqu’il occupe un emploi peu qualifié. Un cadre supérieur africain installé à Paris, Londres ou Bruxelles est, lui, presque systématiquement qualifié d’« immigré », quel que soit son niveau de qualification ou de revenu. Cette asymétrie a été documentée dès 2015 par un article largement repris du Guardian, qui posait la question dans des termes devenus une référence du débat sur les catégories migratoires : pourquoi les Occidentaux sont-ils des expatriés quand les autres sont des immigrés ?
La recherche universitaire a depuis précisé ce constat journalistique. La sociologue Sarah Kunz montre que les catégories d’« expatrié » et de « migrant » sont profondément politisées et reproduisent des rapports de pouvoir racialisés. Une analyse de 2019 relève que le terme « expatrié » conserve une association privilégiée avec les migrants blancs et occidentaux, y compris lorsque les personnes concernées récusent explicitement tout critère racial dans leur propre usage du mot. Les travaux de Michaela Benson sur la « lifestyle migration » nuancent ce constat sans l’invalider : la frontière entre les deux catégories suit moins la seule couleur de peau que la position géopolitique du pays d’origine — des ressortissants aisés du Golfe installés à Londres sont eux aussi qualifiés d’« expatriés », ce qui déplace la ligne de partage vers la puissance relative de la nationalité plutôt que vers la seule appartenance raciale.
Ce déplacement conforte plutôt qu’il n’affaiblit la thèse centrale de cette note : le vocabulaire suit moins la nature du déplacement que la position, dans la hiérarchie mondiale de puissance, du passeport qui l’autorise — la même hiérarchie déjà mesurée en chiffres plus haut.
Les mobilités Nord/Sud non nommées comme migrations : retraite et soins
Plus de 61 000 retraités français sont aujourd’hui installés au Maroc, un nombre porté par un différentiel de pouvoir d’achat directement mesurable : une pension de 1 500 euros y offre un niveau de vie comparable à 2 500-3 000 euros en métropole, pour un coût de la vie inférieur de 40 à 50 %, et un abattement fiscal pouvant atteindre 55 à 80 % sur les pensions étrangères transférées. À Agadir, la population de retraités français a triplé en dix ans. Au Sénégal, environ 7 000 retraités français se sont installés — le pays figure au septième rang des destinations de retraite préférées des Français — où un niveau de vie équivalent est atteignable avec environ 60 % du revenu nécessaire en Europe.
Le critère habituellement mobilisé pour qualifier une migration Sud/Nord d’« économique » — un départ motivé par l’impossibilité de maintenir, dans le pays d’origine, un niveau de vie jugé acceptable — s’applique ici terme à terme. Aucun de ces départs n’est cependant décrit dans ce registre : le vocabulaire mobilisé est celui de la retraite au soleil, de la qualité de vie ou de l’expatriation, jamais celui de la nécessité économique ou de la crise démographique évoquée en ouverture de cette note à propos de la Roumanie.
Le même écart se retrouve dans le domaine sanitaire. Plus de 150 000 patients européens se rendent chaque année au Maroc pour des soins dentaires, attirés par des tarifs inférieurs de 60 à 80 % à ceux pratiqués en France, en Belgique ou en Suisse — un implant dentaire y coûte entre 700 et 1 100 euros, contre 2 000 à 3 500 euros en France. La Tunisie accueille, de son côté, plus de 50 000 patients européens par an pour les seuls soins dentaires, auxquels s’ajoutent la chirurgie esthétique, bariatrique et, pour la clientèle britannique, cardiaque et orthopédique. Ce déplacement est motivé par un accès aux soins jugé insuffisant, trop coûteux ou trop lent dans le pays d’origine — un motif structurellement proche de celui invoqué pour les migrations Sud/Nord liées à l’accès aux soins — mais il est intégralement nommé « tourisme médical », jamais migration.
Quand la migration devient un instrument
Depuis 2020, l’action bélarusse aux frontières orientales de l’Union européenne s’inscrit dans une logique délibérée et progressive, davantage que dans une réaction improvisée aux sanctions occidentales. Les autorités polonaises de l’époque avaient publiquement qualifié la situation de forme inédite de conflit, où les flux migratoires et la désinformation étaient eux-mêmes mobilisés comme instruments de pression. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie poursuit cette exploitation de flux migratoires pour peser sur les pays occidentaux soutenant Kiev, notamment via des tunnels frontaliers découverts en 2025.
Cette qualification de « guerre hybride » reste toutefois disputée : une partie de la recherche y voit un terme qui risque de déshumaniser les personnes migrantes en les réduisant à de simples instruments, tout en servant, en retour, les intérêts des États récepteurs en légitimant des mesures d’exception. Les deux lectures ne s’excluent pas nécessairement.
Qui construit le récit
Depuis l’interdiction des médias d’État russes RT et Sputnik dans l’Union européenne, en mars 2022, Moscou a reconfiguré ses canaux de diffusion vers les publics européens, promouvant un contre-récit opposant un Sud présenté comme « résistant » à un Occident qualifié d’« impérialiste ». Une étude de l’ISD, publiée en avril 2026, documente des réseaux ayant amplifié, lors des élections allemande de février 2025 et polonaise de la même année, de fausses affirmations sur des réfugiés ukrainiens, diffusées via des contenus se faisant passer pour des médias, des forces de l’ordre ou des institutions universitaires légitimes — parfois générés par intelligence artificielle.
Le Maroc, objet et acteur du récit
En 2023, l’Union européenne a alloué 152 millions d’euros au renforcement des capacités frontalières marocaines — un transfert de compétences qui confère mécaniquement à Rabat un pouvoir de négociation sur l’ensemble de la coopération migratoire bilatérale. La réforme de régularisation de 2013-2014 a positionné le Royaume comme le partenaire d’externalisation jugé le plus conforme aux standards européens, un avantage devenu, avec le temps, un levier diplomatique propre. L’épisode de Ceuta, en 2021, en a démontré l’usage concret : Rabat a temporairement retourné l’asymétrie narrative en instrument de négociation, sans pour autant renverser la hiérarchie structurelle mesurée plus haut.
Un cadre institutionnel occidental en formation
Depuis 2020-2022, l’OTAN a formalisé, par l’intermédiaire de son Allied Command Transformation, une doctrine de « guerre cognitive » ciblant directement les processus décisionnels humains plutôt que le seul contenu informationnel. Le rapport de son Chief Scientist avance que la supériorité stratégique de demain dépendra moins de la puissance de feu que de la capacité à influencer ces processus. Cette formalisation institutionnelle atteste, en creux, que les producteurs historiques du récit dominant se perçoivent désormais eux-mêmes comme des cibles potentielles de ce type d’opération.
Ce que suggèrent ces éléments
L’écart de traitement entre les mobilités Sud/Nord et Nord/Sud n’apparaît pas comme un biais médiatique isolé, ni comme le reflet d’une différence objective entre les phénomènes eux-mêmes. Les données réunies — mobilité juridique, vocabulaire, retraite, accès aux soins, poids diplomatique, contrôle des canaux de diffusion — dessinent une hiérarchie de puissance mesurable, dont la capacité à qualifier une mobilité de « crise » ou d’« opportunité » serait elle-même une expression. Cette hiérarchie n’est cependant plus incontestée : des acteurs tiers cherchent désormais, avec un succès variable, à retourner le récit contre ses producteurs historiques — une dynamique dont l’issue reste, à ce stade, ouverte.
Sources : Henley Passport Index, édition juillet 2026 (Henley & Partners) ; Eurostat, données démographiques et de mobilité européennes ; The Guardian (Koutonin, 2015) et recherches académiques sur les catégories migratoires (Kunz ; Benson ; Discover Society, 2019) ; Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse et guides spécialisés sur la retraite des Français au Maroc et au Sénégal ; Observatoire Santé Maroc et données sectorielles sur le tourisme dentaire au Maroc et en Tunisie ; Institute for Strategic Dialogue (ISD), avril 2026 ; OTAN — Allied Command Transformation, publications sur la guerre cognitive ; The Conversation, analyses sur l’externalisation frontalière Maroc-UE.
IGH-AS-2026-08-07-01 — Institut Géopolitique Horizons — horizons.ma







