INSTITUT GÉOPOLITIQUE HORIZONS
ANALYSE STRATÉGIQUE — IGH-AS-2026-08-11-01
Contre-attaque algérienne au Sahel
Alger tente de reprendre l’initiative face au Maroc
Abdelhakim Yamani
Président-Fondateur, Institut Géopolitique Horizons — 11 août 2026
Depuis février 2026, l’Algérie a renoué, capitale après capitale, avec les trois États de l’Alliance des États du Sahel. Ce mouvement, réel et documenté, est souvent présenté comme le signe d’un retour d’influence. Il mérite d’être examiné avec plus de précision : une normalisation diplomatique n’équivaut pas à une restauration de confiance, une restauration de confiance n’équivaut pas à une récupération d’influence, et une récupération d’influence n’équivaut pas à la construction d’une architecture régionale durable. C’est sur ce dernier terrain que se joue, de manière moins visible mais plus structurante, la compétition avec le Maroc.
Résumé exécutif
- Entre avril 2025 et juillet 2026, l’Algérie a traversé puis soldé une crise diplomatique de quinze mois avec le Mali, déclenchée par la destruction d’un drone malien à Tin Zaouatine (1er avril 2025) et aggravée par une série de déclarations présidentielles perçues comme condescendantes ou hostiles par Bamako, Niamey et Ouagadougou.
- Depuis février 2026, Alger a rétabli ses relations avec le Niger (12-16 février), engagé une coopération sectorielle avec le Burkina Faso (février-mars) et normalisé ses relations avec le Mali (10 juillet), tout en relançant le tronçon algérien du gazoduc transsaharien (TSGP) et en livrant quatre hélicoptères militaires au Niger (9 août 2026).
- Cette séquence constitue une réactivation diplomatique confirmée, mais ne démontre pas, à ce stade, une récupération d’influence structurelle : le contentieux du drone reste juridiquement non résolu, et le Mali a soutenu en avril 2026 le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, preuve que la normalisation sécuritaire n’entraîne pas d’alignement diplomatique automatique.
- Pendant la même période, le Maroc a fait progresser deux architectures distinctes mais complémentaires : l’Initiative Atlantique de désenclavement du Sahel (accord intergouvernemental signé par la CEDEAO le 19 juillet 2026) et le gazoduc Afrique-Atlantique Nigeria-Maroc (AAGP, IGA signé le même jour à Freetown), assis sur des infrastructures déjà en construction, dont le port Dakhla Atlantique (plus de 60 % d’avancement en juin 2026).
- La question stratégique n’est donc pas de savoir qui renoue le plus vite avec les capitales sahéliennes, mais qui transforme sa présence politique en interdépendances économiques durables.
Introduction
La reprise du dialogue entre Alger et les capitales de l’Alliance des États du Sahel (AES) constitue, en 2026, l’un des mouvements diplomatiques les plus documentés de l’espace sahélo-saharien. Elle intervient après une séquence de rupture ouverte avec le Mali, de tensions plus diffuses avec le Niger et le Burkina Faso, et d’un affaiblissement sensible du rôle de médiateur historique que l’Algérie revendiquait depuis l’accord d’Alger de 2015. Ce retour mérite d’être analysé pour ce qu’il est : une contre-offensive diplomatique répondant à une dégradation antérieure de la position algérienne, plutôt que l’aboutissement visible d’une stratégie régionale nouvelle et clairement établie.
L’analyse qui suit distingue quatre niveaux qu’il convient de ne jamais confondre : la normalisation diplomatique, la restauration de la confiance, la récupération de l’influence, et la construction d’une influence structurelle. Les éléments disponibles à la mi-2026 permettent d’établir avec un niveau de confiance élevé le premier niveau. Ils permettent plus difficilement d’établir les trois suivants. Cette distinction conduit à une question centrale : Alger peut-elle remporter la bataille diplomatique de la réconciliation sans remporter, dans le même mouvement, celle de l’influence ? Et, en miroir, le Maroc est-il déjà en train d’installer, pendant qu’Alger renoue le dialogue, des architectures économiques, énergétiques et logistiques susceptibles de produire une influence sensiblement plus durable ?
Cette note ne compare pas une « bonne » et une « mauvaise » stratégie. Elle compare des mécanismes de puissance de nature différente : d’un côté, la diplomatie, la médiation, la coopération sécuritaire et les dons d’équipements ; de l’autre, les corridors, les ports, l’énergie, les investissements et l’intégration des marchés. La question qui structure l’ensemble de la démonstration n’est pas de savoir qui communique le plus, mais qui transforme le plus efficacement sa présence politique en structures durables.
I. La perte progressive de terrain d’Alger
L’Alliance des États du Sahel a été créée en 2023 par les régimes de transition du Mali, du Niger et du Burkina Faso, à la suite de coups d’État successifs et dans un contexte de rupture avec la présence militaire occidentale, notamment française. Ces régimes partagent une opposition à l’ingérence extérieure, une volonté de souveraineté affirmée et un rapprochement progressif avec la Russie, via les dispositifs de l’Africa Corps. L’Algérie, médiateur historique de la région — en particulier sur le dossier malien, à travers l’accord d’Alger de 2015 — a vu son influence décliner à mesure que ces nouveaux régimes se structuraient en dehors de son parrainage traditionnel.
Cette érosion n’est pas seulement le produit de la dynamique régionale. Elle résulte aussi d’une série de prises de position publiques du président Abdelmadjid Tebboune, documentées entre 2023 et fin 2025, qui ont été perçues à Bamako, Niamey et Ouagadougou comme condescendantes, voire hostiles. Le président algérien a ainsi affirmé, à plusieurs reprises, qu’il ne discuterait pas avec des « putschistes », une posture que certains commentateurs sahéliens ont qualifiée de position de « parrain » régional1 et qui sera ensuite démentie par les faits lorsqu’il accueillera le président nigérien Abdourahamane Tiani à Alger en février 2026. Le 21 juillet 2025, il a proposé une médiation officielle dans le processus de réconciliation malien sans consultation préalable de Bamako2, proposition perçue comme une ingérence non sollicitée. À la même période, il a publiquement rejeté la présence de « mercenaires » aux frontières algériennes, formule visant implicitement le groupe Wagner et l’Africa Corps russe, et donc les choix souverains des partenaires militaires du Mali.
L’événement déclencheur de la crise ouverte reste toutefois l’incident du drone : dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, l’armée algérienne a détruit un drone que Bamako revendiquait comme malien, près de la zone frontalière de Tin Zaouatine. Alger a invoqué une violation de son espace aérien ; le Mali a contesté cette version et saisi, en septembre 2025, la Cour internationale de justice. La procédure reste à ce jour bloquée au stade de la compétence, l’Algérie n’ayant pas accepté de s’y soumettre — un point qu’il convient de ne pas confondre avec un examen au fond de l’affaire3. Dans la foulée de l’incident, le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont rappelé leurs ambassadeurs à Alger et fermé leurs espaces aériens aux aéronefs algériens4. Le 26 septembre 2025, à la tribune de la 80e Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga a accusé Alger d’être devenue « championne de la promotion du terrorisme et exportatrice de terroristes » — une inversion frontale de la rhétorique habituellement tenue par Alger à l’égard de ses voisins, à laquelle le chef de la diplomatie algérienne Ahmed Attaf a répliqué en qualifiant le Premier ministre malien de « soldat grossier »5.
Le point d’orgue de cette dégradation intervient le 30 décembre 2025, lorsque le président Tebboune, dans un discours devant le Parlement algérien, évoque l’« ingratitude » des dirigeants de transition maliens formés à l’École nationale d’administration d’Alger. Les médias maliens rapportent que ces propos « font grincer des dents » à Bamako6. Au total, la fermeture de l’espace aérien malien restera en vigueur pendant environ quinze mois, jusqu’au 10 juillet 2026. Cette séquence a eu un effet mesurable : elle a réduit la capacité de médiation d’Alger au moment précis où la Russie consolidait sa présence militaire et politique dans la région, à travers l’Africa Corps.
II. Le revirement algérien
À partir de février 2026, la posture algérienne change de nature. Le 12 février, l’ambassadeur du Niger reprend ses fonctions à Alger, tandis que le président Tebboune ordonne le retour de son propre ambassadeur à Niamey7. Les 15 et 16 février, le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani — le même dirigeant que l’Algérie avait implicitement écarté du dialogue au nom du refus de traiter avec des « putschistes » — effectue une visite d’État à Alger8. Cette visite débouche sur l’annonce de la relance du gazoduc transsaharien (TSGP) et sur la signature d’accords touchant la défense, l’énergie et la formation militaire.
Le mouvement se poursuit avec le Burkina Faso, où une délégation algérienne conduite par le ministre chargé des Hydrocarbures signe, en février 2026, un procès-verbal de discussions dans les hydrocarbures, l’énergie, les mines et la formation — un cadre de négociation, non un contrat d’exécution immédiate9. Le 3 juin, l’Algérie, le Niger et le Nigeria valident, lors d’une réunion ministérielle, l’étude de faisabilité actualisée du TSGP et annoncent le démarrage des travaux sur le tronçon algérien, officiellement lancés le 4 juin à Aoulef. Le 10 juillet, enfin, Alger et Bamako annoncent simultanément le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture réciproque de leurs espaces aériens, mettant fin à quinze mois de rupture10.
Ce retour en trois temps — Niger, Burkina Faso, Mali — mérite d’être interprété avec prudence. Il constitue une désescalade réelle, non un règlement politique des différends. Le contentieux du drone demeure juridiquement ouvert. Les accusations réciproques de violation de souveraineté n’ont pas été retirées. La question centrale que pose cette séquence est la suivante : Alger revient-elle parce qu’elle dispose d’une nouvelle stratégie régionale, ou parce qu’elle ne peut plus se permettre de rester en dehors de l’ordre sahélien qui s’est recomposé en son absence ? Les éléments disponibles penchent davantage vers la seconde lecture. La relance méthodique des canaux diplomatiques, la multiplication des visites officielles et la livraison d’équipements militaires interviennent après la dégradation, et non en anticipation d’elle. Ce réajustement pragmatique — plutôt qu’une inflexion doctrinale préméditée — est cohérent avec un pattern déjà observé dans d’autres dossiers de la politique étrangère algérienne, examiné plus loin dans cette note.
III. L’AES joue-t-elle le jeu d’Alger ?
La normalisation diplomatique a un coût d’opportunité pour les trois capitales sahéliennes lorsqu’elle n’a pas lieu. Le maintien d’une confrontation ouverte avec l’Algérie implique des risques concrets : insécurité accrue sur une frontière commune particulièrement longue avec le Mali et le Niger, blocage des échanges commerciaux, fermeture des espaces aériens, et surtout absence de coordination sur le nord du Mali, zone où opèrent des groupes armés dont la porosité frontalière profite à l’instabilité des deux côtés. Ces coûts expliquent, sur un plan strictement fonctionnel, l’intérêt objectif d’une désescalade pour l’AES autant que pour Alger.
Mais l’intérêt à normaliser ne doit pas être confondu avec un intérêt à restaurer la position dominante qu’occupait autrefois l’Algérie dans la médiation régionale. Une autre lecture de la séquence 2026 est possible. Les comportements observés — normalisation sélective, maintien simultané des partenariats russe, turc, chinois et golfique, poursuite du dialogue avec le Maroc, réouverture des canaux sans renonciation à la diversification stratégique — sont compatibles avec une logique de désescalade et de containment diplomatique plutôt qu’avec une réintégration de l’Algérie comme puissance tutélaire. Cette hypothèse doit être formulée avec prudence : rien, dans les sources disponibles, ne permet d’affirmer que les capitales sahéliennes normalisent dans le but explicite de neutraliser Alger. Il est en revanche possible que les gouvernements de l’AES cherchent simultanément à sécuriser leurs frontières, à supprimer un foyer de confrontation coûteux et à bénéficier ponctuellement des capacités algériennes — renseignement, proximité, expertise énergétique — sans pour autant accorder à Alger un rôle privilégié dans l’architecture de leurs alliances extérieures.
Le concept qui synthétise le mieux cette hypothèse pourrait se formuler ainsi : coopérer avec Alger, sans dépendre d’Alger. Les éléments disponibles confirment que l’AES ne fonctionne pas comme un bloc homogène et que chaque capitale conserve sa propre hiérarchie de partenaires — la Russie pour la sécurité opérationnelle, la Chine et les États du Golfe pour l’investissement, la Turquie pour l’équipement, et, dans certains cas, le Maroc pour l’accès maritime et l’intégration économique. L’Algérie s’insère dans cette architecture multipolaire comme un partenaire de voisinage parmi d’autres, non comme un pivot.
IV. Réconciliation ou containment ?
Cette lecture alternative conduit à reformuler la question centrale de la note. Il ne s’agit pas seulement de savoir si Alger réussit sa réconciliation avec l’AES — les faits de 2026 répondent positivement à cette question, du moins sur le plan formel. Il s’agit de savoir si cette réconciliation se traduit en gain d’influence réel, ou si elle constitue, pour les capitales sahéliennes, un instrument de gestion des risques plutôt qu’un choix d’alignement.
Un indice significatif vient nuancer la portée du rapprochement algéro-malien : le 10 avril 2026, le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a déclaré que le Mali soutenait le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental — une position qui rompt avec l’environnement régional traditionnellement plus favorable aux positions algériennes11. Cette annonce intervient trois mois avant la normalisation complète des relations avec Alger, ce qui illustre la thèse centrale de cette note : la restauration des canaux diplomatiques et sécuritaires n’entraîne pas automatiquement un alignement politique. Le Mali a pu, dans le même intervalle temporel, se rapprocher d’Alger sur le plan bilatéral et s’éloigner d’elle sur l’un des dossiers les plus sensibles de sa diplomatie régionale. Ce découplage constitue, à ce stade, l’élément le plus tangible en faveur de l’hypothèse du containment sans alignement — sans pour autant la démontrer de manière définitive, la position malienne pouvant aussi s’expliquer par des considérations propres à la relation Bamako-Rabat, indépendantes de la relation Bamako-Alger.
V. Le problème de la crédibilité algérienne
La question de la confiance que les capitales sahéliennes peuvent accorder aux nouvelles promesses algériennes se pose avec une acuité particulière compte tenu des précédents de la politique étrangère d’Alger. On observe des séquences comparables de tension puis de réengagement avec la France, autour des excuses coloniales et de la mémoire des essais nucléaires, et avec l’Espagne, sur le dossier du Sahara occidental et les relations hispano-marocaines — deux crises qui se sont, l’une comme l’autre, soldées par un réchauffement ultérieur12. Ces dossiers ne sont pas identiques à celui de l’AES : ils impliquent des puissances établies, non des régimes de transition en quête de reconnaissance internationale, et ne portent pas sur des questions de sécurité frontalière directe. Mais ils dessinent un pattern diplomatique récurrent qu’il serait imprudent d’ignorer : confrontation, rupture, pression, réajustement, normalisation.
Une contradiction structurelle mérite d’ailleurs d’être relevée dans le positionnement algérien à l’égard des régimes putschistes : la posture initiale de refus de dialogue avec les auteurs de coups d’État a été directement contredite par l’accueil réservé au président Tiani quelques mois plus tard. Cette évolution peut se lire de deux manières distinctes, qu’il convient de ne pas confondre : soit comme un pragmatisme diplomatique salutaire, où les intérêts nationaux priment légitimement sur les postures de principe ; soit comme un facteur qui fragilise la prévisibilité de la parole algérienne aux yeux de partenaires eux-mêmes issus de transitions militaires et donc particulièrement sensibles à la cohérence des positions affichées à leur endroit.
Dans ce contexte, la question stratégique posée aux capitales sahéliennes n’est pas de savoir si Alger est sincère dans sa démarche de normalisation — l’intérêt objectif de l’Algérie à stabiliser sa frontière sud n’est pas sérieusement contestable — mais de savoir pourquoi cette nouvelle phase devrait être considérée comme irréversible, alors que la précédente séquence de dégradation est intervenue après des décennies de relations jugées globalement stables. La normalisation est un acte diplomatique, daté et vérifiable. La confiance est un processus, qui se construit sur la durée et se mesure à l’aune des engagements tenus plutôt que des annonces formulées.
VI. Le retard de matérialisation
Le point le plus significatif de cette analyse ne concerne pas l’absence de projets algériens en Afrique subsaharienne. Les sources disponibles attestent au contraire d’une doctrine africaine dense, articulée depuis 2023 autour de l’intégration économique régionale, de l’effacement de dettes, des zones franches frontalières et de la coopération énergétique13. Le problème identifiable est ailleurs : dans l’écart persistant entre l’annonce, la décision, le financement, la réalisation et l’exploitation effective des projets.
Un inventaire analytique portant sur environ quinze annonces majeures formulées par le président Tebboune entre 2023 et 2026 permet d’établir que seules deux d’entre elles sont pleinement concrétisées — l’effacement de la dette de quatorze pays africains, pour un montant estimé entre 902 millions et 1,5 milliard de dollars14, et l’ouverture du poste frontière algéro-mauritanien — tandis que trois autres sont en cours de réalisation avec un avancement documenté : la zone franche de Tindouf (58 à 91 % selon les composantes, avril 2026), la route Tindouf-Zouérate, et le tronçon algérien du TSGP. Les dix annonces restantes, notamment les zones franches avec le Mali, le Niger, la Tunisie et la Libye, l’accès au port de Jijel pour le Tchad, ou l’aide militaire structurée au Burkina Faso, demeurent au stade de l’intention politique ou de l’accord signé sans mise en œuvre documentée15.
Le cas du gazoduc transsaharien illustre cette dynamique avec une netteté particulière. Le projet trouve son origine dans les années 1970. Il connaît un premier lancement formel en 2001-2002, une étude de faisabilité concluante en 2006, un accord intergouvernemental tripartite en 2009 fixant une mise en service à l’horizon 2015 — échéance non tenue —, une décennie de stagnation relative entre 2010 et 2021, puis une relance à partir de 2022, accélérée par la relance de la demande européenne de diversification gazière consécutive à l’invasion russe de l’Ukraine. Ce n’est qu’en juin 2026 que les travaux ont été officiellement lancés, et uniquement sur le tronçon algérien du tracé, qui s’étend au total sur environ 4 128 kilomètres à travers trois pays16. Les tronçons nigérien et nigérian ne sont, à la date de cette note, pas encore entrés en construction effective. L’ancienneté du projet contraste ainsi avec la lenteur de sa matérialisation : plus de cinquante ans séparent l’idée initiale du premier coup de pioche documenté sur le sol algérien. Le coût total, désormais estimé entre 13 et 21 milliards de dollars selon les sources, ainsi que la dépendance à la sécurisation d’un tracé traversant des zones sahéliennes instables et au développement préalable du gazoduc intérieur nigérian AKK — lui-même retardé — laissent ouverte la question du calendrier réel de mise en service, que plusieurs analyses situent désormais au début des années 2030 plutôt qu’à la fin de la présente décennie.
VII. Le Maroc est déjà dans la construction
Pendant qu’Alger réactive ses canaux diplomatiques, le Maroc est déjà engagé dans un processus de construction d’infrastructures physiques appelées à modifier durablement la géographie économique de la région. Ce constat ne relève pas de l’intention déclarée : il repose sur des chantiers en cours, mesurables et datés.
L’Initiative Atlantique, annoncée par le roi Mohammed VI en novembre 2023, vise à offrir au Mali, au Niger, au Burkina Faso et au Tchad un accès direct à l’océan Atlantique via un réseau de corridors logistiques aboutissant au futur port de Dakhla. Les études de faisabilité et l’avant-projet détaillé ont été achevés en 2024, et l’accord intergouvernemental encadrant l’Initiative a été entériné lors du sommet de la CEDEAO de décembre 2024, avant d’être formellement signé par les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté le 19 juillet 2026 à Freetown17. Ce calendrier n’est pas exempt d’aléas : le Maroc et la Mauritanie devaient encore, à la date de rédaction de cette note, procéder à la signature lors d’une cérémonie ultérieure. Il n’en reste pas moins que l’Initiative a franchi, en 2026, une étape institutionnelle que le TSGP n’a pas encore franchie côté nigérien et nigérian : l’adhésion formelle de l’ensemble des partenaires régionaux concernés à un cadre juridique commun.
Cette architecture diplomatique s’appuie sur une infrastructure physique déjà tangible. Le chantier du port Dakhla Atlantique, engagé en 2021, affichait un taux d’avancement global supérieur à 60 % en juin 2026, avec 85,4 % pour le viaduc maritime et une mobilisation continue d’environ 1 800 ouvriers ; l’achèvement des travaux est prévu fin 2028, pour une mise en service en 202918. Ce port est conçu comme le point d’ancrage maritime de l’ensemble du dispositif de désenclavement du Sahel.
Le second pilier de l’architecture marocaine est énergétique. Le gazoduc Afrique-Atlantique (AAGP), qui a succédé au projet initialement dénommé Nigeria-Maroc et a été rebaptisé en janvier 2025 pour souligner sa dimension continentale, doit relier le Nigeria aux marchés ouest-africains puis européens sur un tracé côtier d’environ 6 900 kilomètres, pour une capacité annoncée de 30 milliards de mètres cubes par an et un coût estimé à 25 milliards de dollars. L’accord intergouvernemental encadrant le projet a été signé par les chefs d’État de la CEDEAO le 19 juillet 2026 à Freetown — le même jour que l’accord relatif à l’Initiative Atlantique — tandis que la décision finale d’investissement est attendue au quatrième trimestre 202619. Le début des travaux est projeté entre 2027 et 2028, pour une livraison des premiers volumes autour de 2031 — un calendrier qui reste, comme celui du TSGP, soumis à d’importants aléas de financement et de sécurisation, notamment dans le golfe de Guinée.
Il serait inexact de présenter l’AAGP comme un simple projet de transport gazier. Le projet est conçu par ses promoteurs comme une architecture associant énergie, infrastructures portuaires et routières, industrialisation locale du gaz, intégration des marchés ouest-africains et connectivité numérique — une logique proche de celle qui avait, dans les années 2000, présidé à la conception du TSGP lui-même, mais que le Maroc articule aujourd’hui avec un réseau de corridors terrestres et portuaires déjà en construction, alors que le tracé continental algéro-nigéro-nigérian reste, pour l’essentiel, à l’état de chantier naissant sur son seul segment algérien.
Cette dynamique d’infrastructure se double d’une diplomatie économique active. Le groupe OCP, qui détient environ 70 % des réserves mondiales connues de phosphate et fournit 42 % des engrais phosphatés importés par le continent africain, poursuit un plan d’investissement de 130 milliards de dirhams à l’horizon 2030, incluant une levée obligataire hybride d’1,5 milliard de dollars en 2026, sursouscrite 4,6 fois par 176 investisseurs de 23 pays20. Sur le plan diplomatique, le rapprochement avec le Mali s’est traduit par la relance, en juillet 2026, de la Grande Commission mixte bilatérale — restée inactive pendant vingt-six ans — et par l’ouverture continue de consulats africains à Laâyoune et Dakhla, portant leur nombre cumulé à 27 en 202621. Cette dernière dynamique consolide, capitale après capitale, la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental — un terrain sur lequel l’Algérie, comme le montre la position malienne d’avril 2026, a enregistré un recul.
VIII. Tactique contre architecture
La confrontation des deux séquences fait apparaître une différence de nature, plus que de degré, entre les deux approches observées. L’approche algérienne, telle qu’elle se donne à voir en 2026, suit un enchaînement identifiable : réparer, renouer, réactiver, proposer, récupérer. Elle s’appuie sur des instruments principalement diplomatiques et sécuritaires — retour d’ambassadeurs, visites d’État, dons d’équipements, effacement de dettes, procès-verbaux de discussion — dont l’effet est rapide à produire mais dont la conversion en interdépendance économique durable reste, comme le montre l’exemple du TSGP, à démontrer.
L’approche marocaine suit un enchaînement différent : connecter, investir, construire, interconnecter, créer des interdépendances. Elle mobilise des instruments dont l’effet est plus lent à produire — un port ne s’achève pas en un cycle politique — mais dont la nature est structurellement plus difficile à défaire une fois les infrastructures livrées et les marchés intégrés. Cette grille de lecture ne doit pas être présentée comme une vérité absolue ni comme une loi générale de la géopolitique régionale : les deux pays disposent de leviers propres, et le Maroc conserve lui aussi une dimension diplomatique et sécuritaire active, tout comme l’Algérie dispose d’atouts énergétiques et industriels réels. Elle permet néanmoins de formuler une distinction utile entre capacité tactique et architecture stratégique.
Le don de quatre hélicoptères algériens au Niger, annoncé le 9 août 2026 par le ministère algérien de la Défense — deux appareils d’attaque Mi-24V et deux appareils de transport Mi-171, accompagnés de munitions, de pièces de rechange et d’un soutien logistique22 — illustre cette distinction sans qu’il soit nécessaire d’en minimiser la portée opérationnelle. Un équipement militaire de ce type peut renforcer, de manière réelle et immédiate, la capacité d’appui-feu, de mobilité tactique et de surveillance des forces nigériennes face aux groupes armés actifs dans la région. Mais il ne modifie pas, à lui seul, la géographie économique du Sahel. Un corridor reliant durablement une capitale enclavée à un port océanique, en revanche, peut transformer les termes mêmes du commerce, de l’investissement et de la circulation régionale sur plusieurs décennies. La comparaison n’oppose donc pas la valeur des deux instruments, mais leur portée temporelle et structurelle respective.
IX. Les scénarios pour l’AES
Trois trajectoires paraissent aujourd’hui compatibles avec les éléments disponibles. Elles ne s’excluent pas nécessairement les unes les autres et peuvent coexister selon les capitales concernées.
Scénario 1 — Probable : coopération sélective sans réintégration hiérarchique. L’AES maintient et approfondit sa coopération avec Alger sur des dossiers ciblés — sécurité frontalière, énergie, formation — sans lui accorder de rôle privilégié dans l’architecture de ses alliances extérieures, qui demeure dominée par la Russie sur le plan sécuritaire et diversifiée sur les plans économique et industriel. Niveau de confiance : moyen. Cette hypothèse est la plus cohérente avec les faits observés à ce jour — diversification maintenue, absence de mécanisme institutionnel donnant à Alger un droit de regard sur les décisions de l’AES — mais elle reste, par construction, une lecture des intentions plutôt qu’un fait acquis.
Scénario 2 — Possible : approfondissement graduel vers une influence structurelle. Si les projets énergétiques et miniers actuellement au stade du procès-verbal ou de l’accord signé se transforment en investissements exécutoires — en particulier une accélération significative du TSGP sur ses segments nigérien et nigérian —, l’Algérie pourrait progressivement retrouver une partie de son influence historique, sans toutefois reconstituer une position de tutelle. Niveau de confiance : faible à moyen. Cette trajectoire dépend de variables largement exogènes à la relation bilatérale : disponibilité des financements internationaux, stabilité sécuritaire du tracé nigérien, et arbitrages du Nigeria entre le corridor continental et le corridor atlantique.
Scénario 3 — Risque : nouvelle dégradation liée à un incident frontalier ou à une divergence sur le Sahara occidental. Le contentieux du drone n’étant pas juridiquement clos et les positions maliennes sur le Sahara occidental s’étant déjà écartées de celles d’Alger en pleine séquence de normalisation, un nouvel incident frontalier ou une nouvelle prise de position sahélienne favorable à Rabat pourrait rouvrir la crise. Niveau de confiance : faible. Aucun signal fort ne permet, à la date de cette note, d’anticiper une telle réouverture à court terme, mais le précédent de 2025 illustre la rapidité avec laquelle un incident localisé peut dégénérer en rupture généralisée.
Ce qui distingue ces trois scénarios n’est pas la probabilité de la normalisation elle-même — déjà acquise — mais le niveau d’influence structurelle qu’elle produira. Sur ce point, les éléments disponibles ne permettent pas de conclure avec un niveau de confiance élevé.
X. Les indicateurs à surveiller
Deux jeux d’indicateurs permettront, dans les trois prochaines années, de déterminer laquelle des trajectoires esquissées se confirme.
| Indicateurs d’un véritable retour algérien | Indicateurs d’un simple containment |
|---|---|
| Passage des accords signés (Niger, Tchad, Burkina Faso) à des contrats exécutoires et financés | Maintien de la diversification des partenaires (Russie, Turquie, Chine, Golfe, Maroc) sans exclusivité accordée à Alger |
| Sécurisation effective et avancement physique des segments nigérien et nigérian du TSGP | Absence de mécanisme institutionnel donnant à l’Algérie un rôle privilégié dans les décisions de l’AES |
| Implantation documentée d’entreprises algériennes dans les secteurs miniers et énergétiques sahéliens | Coopération sécuritaire limitée à des gestes ponctuels (dons d’équipements, renseignement) sans accord de défense structurant |
| Résolution politique ou juridique du contentieux du drone | Maintien ou consolidation des positions sahéliennes favorables au Maroc sur le Sahara occidental |
| Reprise d’un rôle de médiation reconnu par l’ensemble des parties sur le dossier du nord du Mali | Absence de nouveaux mécanismes institutionnels bilatéraux au-delà des commissions mixtes existantes |
La grille proposée n’a pas vocation à produire un verdict définitif à court terme. Elle vise à distinguer, dans le flux des annonces à venir, les développements qui traduisent une consolidation réelle de ceux qui relèvent de la reconduction d’un cadre déjà existant. Une nouvelle visite officielle ou un nouveau mémorandum d’entente, à eux seuls, ne suffiront pas à faire basculer l’évaluation d’un scénario à l’autre.
Conclusion
Six constats se dégagent de cette analyse. Premièrement, l’Algérie a réussi, entre février et juillet 2026, à restaurer le dialogue diplomatique avec l’ensemble des capitales de l’AES, mettant fin à une séquence de rupture qui avait duré, dans le cas malien, quinze mois. Deuxièmement, la confiance entre les parties reste, en tout état de cause, un chantier ouvert : le contentieux du drone n’est pas résolu, et le précédent des relations françaises et espagnoles rappelle que les cycles de rupture et de réengagement font partie du répertoire habituel de la diplomatie algérienne. Troisièmement, l’influence structurelle de l’Algérie sur les décisions stratégiques de l’AES n’est, à ce stade, pas démontrée par les éléments disponibles.
Quatrièmement, une lecture alternative — que cette note présente comme une hypothèse et non comme un fait établi — suggère que les capitales sahéliennes pourraient avoir intérêt à normaliser leurs relations avec Alger précisément pour réduire la capacité de nuisance d’un voisin, sans pour autant lui accorder de rôle privilégié dans l’architecture de leurs alliances. Cinquièmement, pendant qu’Alger consolidait ses canaux diplomatiques, le Maroc a fait progresser deux architectures distinctes — l’Initiative Atlantique et le gazoduc Afrique-Atlantique — toutes deux dotées, en juillet 2026, d’un cadre intergouvernemental signé par l’ensemble de la CEDEAO, et adossées à des infrastructures physiques déjà engagées, à l’image du port Dakhla Atlantique. Sixièmement, la compétition régionale entre les deux pays se jouera de plus en plus sur le terrain des architectures — corridors, ports, gazoducs, marchés intégrés — plutôt que sur celui des déclarations et des visites officielles, dont la valeur stratégique s’épuise plus rapidement que celle des infrastructures.
Alger tente de reprendre pied dans un Sahel qui a profondément changé. Mais rétablir des relations n’est pas restaurer une influence, et restaurer une influence n’est pas construire une architecture. C’est sur ce dernier terrain que le Maroc a déjà commencé à avancer.
Sources : 1 Afrik Infos Mali (repris par Bamada.net), « Tebboune ou le déni de diplomatie : le parrain parle ! », 10 février 2025 ; 2 Deutsche Welle, « Crise dans le nord du Mali : Alger propose sa médiation », 22 juillet 2025 ; 3 Reuters, « Mali files ICJ case against Algeria over drone destruction » et « World Court says Mali drone case can’t proceed without Algeria accepting », septembre 2025 ; 4 Deutsche Welle, « Rien ne va plus entre Alger et les pays de l’AES », 8 avril 2025 ; 5 France 24, « « Soudard », « exportateur de terrorisme » : l’Algérie et le Mali se déchirent à l’ONU », 30 septembre 2025, et Jeune Afrique, « « Exportateurs de terroristes », « soudards »… À l’ONU, l’Algérie et le Mali échangent des noms d’oiseaux », septembre 2025 ; 6 TSA Algérie, « Tebboune pointe l’ingratitude vis-à-vis de l’Algérie des dirigeants maliens », 31 décembre 2025, et Jeune Afrique, « Tensions entre l’Algérie et le Mali : quand un discours de Tebboune fait grincer des dents à Bamako », janvier 2026 ; 7 RFI, « Algérie-Niger : normalisation des relations, les ambassadeurs de retour à leur poste », 13 février 2026 ; 8 Xinhua, « L’Algérie et le Niger s’engagent à renforcer leurs liens », 17 février 2026, et Institute for Security Studies, « Le retour de l’Algérie au Sahel : crise ou opportunité ? », 16 mars 2026 ; 9 Algérie Presse Service, « Signature d’un procès-verbal de discussions dans les domaines des hydrocarbures, de l’énergie, des mines et de la formation », février 2026 ; 10 Al Jazeera, « Algeria and Mali restore diplomatic ties following yearlong rift », et RT France, « Algérie-Mali : après 15 mois de crise, les deux pays rétablissent leurs relations diplomatiques », 11 juillet 2026, et Afrik.com, « L’Algérie rouvre son espace aérien au Mali après quinze mois de fermeture », juillet 2026 ; 11 Reuters, « Mali backs Morocco’s autonomy plan for Western Sahara », 10 avril 2026 ; 12 Le360.ma, « Hier l’Espagne, aujourd’hui la France et le Niger : comment l’Algérie perd lamentablement toutes ses batailles », 24 février 2026 ; 13 El Watan, « Diplomatie et coopération économique et sécuritaire : l’Algérie reprend la main en Afrique », 2026 ; 14 Agence Ecofin, « Alger annule la dette de 14 pays africains sans leur exiger de contreparties », 4 janvier 2026 ; 15 La Voie d’Algérie, « Coopération avec le Niger et le Tchad : comité de suivi sectoriel », 13 juillet 2026, et RFI, « Le Tchad et l’Algérie signent une trentaine d’accords bilatéraux », 24 avril 2026 ; 16 TelQuel, « Lancement du chantier du gazoduc transsaharien entre Algérie, Nigeria et Niger », et Pipeline Journal, « Trans-Saharan Gas Pipeline: How 4,128 km of New Steel Could Reshape Europe’s Energy Map », et Zawya/Reuters, « Algeria kicks off Trans-Saharan Gas pipeline construction », juin 2026 ; 17 Le Matin.ma, « La CEDEAO signe l’accord intergouvernemental pour le Gazoduc Nigeria-Maroc », juillet 2026 ; 18 Médias24, « Port Dakhla Atlantique : les travaux franchissent le cap des 60 % d’avancement », 4 juin 2026 ; 19 APAnews, « Gazoduc Nigéria-Maroc : accord intergouvernemental d’ici fin 2026 », juillet 2026, et Médias24, « Gazoduc Nigeria-Maroc : qui paiera et quand le gaz arrivera », 23 juillet 2026 ; 20 Africapresse, « Maroc : pourquoi OCP s’impose comme l’acteur incontournable des engrais à l’échelle mondiale en 2026 », et Cauris, « OCP lève 458 millions d’euros : le phosphate ouest-africain en mutation », juin 2026 ; 21 APAnews, « Mali-Maroc : la coopération reprend », juillet 2026, et La Vie éco, « Plaque tournante diplomatique — Laâyoune et Dakhla accueillent déjà 30 consulats », 2026 ; 22 Janes, « Algeria donates helicopters to Niger », et TASS, « Algeria hands over four Russian-made helicopters to Niger », août 2026.
IGH-AS-2026-08-11-01 — Institut Géopolitique Horizons — horizons.ma








