— Abdelhakim Yamani, Analyste consultant géopolitique et Président de l'Institut Géopolitique Horizons — Sanae Hanine, Professeur d'Économie à l'Université Hassan 1er de Settat et Chercheur à l'Institut Géopolitique Horizons
Un investissement stratégique aux dimensions multiples
À l’heure où les infrastructures portuaires deviennent des leviers essentiels de puissance régionale, le Maroc poursuit méthodiquement sa stratégie d’émergence maritime avec le lancement d’un appel d’offres du plus grand chantier naval d’Afrique à Casablanca. Cette initiative s’inscrit dans une vision portuaire nationale à l’horizon 2030 et représente bien plus qu’un simple projet industriel : elle constitue un véritable outil de projection de puissance dans l’espace maritime afro-atlantique.
Le nouveau chantier naval de Casablanca, achevé en 2022 pour un coût de 2,7 milliards de dirhams (environ 270 millions d’euros), s’impose d’emblée comme une infrastructure majeure sur le continent africain. L’appel d’offres lancé récemment par l’Agence Nationale des Ports (ANP) pour une concession d’exploitation de 30 ans marque une nouvelle étape décisive pour cette infrastructure aux capacités impressionnantes :
– Une forme de radoub géante de 244 mètres capable d’accueillir des navires de type Panamax
– Une plateforme élévatrice d’une capacité de 9 000 tonnes
– 21 hectares de terre-pleins dédiés aux activités de construction et de réparation navale
– Des quais d’armement et de réparation à flot
Ces spécifications techniques sont particulièrement significatives car elles permettent d’accueillir non seulement des navires marchands mais également des bâtiments militaires de taille moyenne à grande, offrant ainsi une polyvalence stratégique à l’infrastructure.
La stratégie commerciale : développer une marine marchande tournée vers l’Atlantique
Le chantier naval de Casablanca s’inscrit dans une stratégie plus large visant à faire du Maroc un acteur majeur du commerce maritime atlantique. En se dotant des capacités de construire et maintenir une flotte marchande nationale, le royaume cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis des transporteurs étrangers et à capter davantage de valeur ajoutée dans les échanges commerciaux.
Un positionnement géostratégique sur l’axe atlantique
Cette orientation atlantique – ciblant les échanges avec l’Afrique de l’Ouest, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord – représente un positionnement géostratégique particulièrement judicieux. Le Maroc exploite ainsi sa situation géographique exceptionnelle à l’intersection des routes maritimes reliant l’Europe, l’Afrique et les Amériques.
Le développement d’une marine marchande marocaine opérant sur l’axe atlantique permettrait au royaume de consolider son influence en Afrique occidentale, région où il déploie déjà une diplomatie économique active. Cette flotte pourrait devenir un instrument de la politique africaine du Maroc, en facilitant l’acheminement de marchandises marocaines vers les marchés ouest-africains tout en sécurisant les approvisionnements en matières premières.
Autonomie logistique et réduction des coûts
En développant sa propre flotte marchande, le Maroc devrait réduire significativement sa dépendance vis-à-vis des transporteurs maritimes étrangers. Cette autonomie logistique accrue permettrait :
– De réduire les coûts de fret pour les exportations marocaines vers l’Afrique et les Amériques
– D’améliorer la régularité et la fiabilité des liaisons maritimes avec les partenaires économiques prioritaires
– De moins subir les fluctuations du marché mondial du transport maritime
Ces avantages sont particulièrement importants dans un contexte où le commerce extérieur marocain s’oriente davantage vers l’Afrique subsaharienne et les Amériques.
Synergie avec le développement portuaire national
Le projet s’articule parfaitement avec la stratégie portuaire globale du Maroc, créant des synergies potentielles entre :
– Le port de Tanger Med, hub de transbordement majeur de la Méditerranée occidentale
– Le futur port de Dakhla Atlantique, dont la construction est prévue sur la côte saharienne
– Le futur port méditerranéen de Nador West qui devrait devenir opérationnel dans les tous prochains mois
– Les autres ports marocains modernisés (Casablanca, Jorf Lasfar, Agadir)
Cette complémentarité entre infrastructures portuaires et capacités de construction/maintenance navale renforce la cohérence de la stratégie maritime marocaine orientée vers l’Atlantique.
La dimension navale militaire : vers une autonomie stratégique
Au-delà de ses applications commerciales, le chantier naval de Casablanca présente un potentiel significatif pour le développement et le maintien d’une marine de guerre modernisée.
Renforcement des capacités navales militaires marocaines
La Marine Royale marocaine dispose actuellement d’une flotte en modernisation progressive, comprenant notamment des frégates FREMM, des corvettes et des patrouilleurs. Le nouveau chantier naval offre des capacités techniques permettant potentiellement :
– La maintenance avancée des navires militaires existants sans dépendance aux chantiers étrangers
– Des rénovations et mises à niveau des bâtiments plus anciennes de la flotte
– Le développement progressif de capacités de construction pour des bâtiments légers à moyens
– L’intégration d’équipements militaires sur des plateformes navales
Cette infrastructure constitue ainsi un élément potentiellement crucial pour l’autonomie stratégique navale du royaume dans un contexte régional marqué par des tensions persistantes, notamment avec l’Algérie qui poursuit également un programme de modernisation navale.
Convergence avec l’émergence d’une industrie de défense nationale
Le développement du chantier naval s’inscrit parfaitement dans la stratégie plus large du Maroc visant à développer une base industrielle de défense nationale. Le royaume a en effet récemment fait son entrée dans l’industrie de l’armement, notamment à travers :
– La création en 2022 de la société MASRIA (Moroccan Aerospace Industries), spécialisée initialement dans les systèmes de drones
– Le développement de partenariats industriels dans le domaine de la défense avec plusieurs pays, dont Israël, les États-Unis, la France et la Turquie
– L’établissement d’unités de production de munitions et d’équipements militaires légers
Le chantier naval pourrait ainsi devenir un pilier maritime de cette stratégie d’autonomisation dans le secteur de la défense, permettant au Maroc de réduire sa dépendance aux fournisseurs étrangers tout en développant une expertise nationale dans un domaine stratégique.
Projection de puissance navale dans l’espace atlantique
La possession d’un chantier naval capable de soutenir une marine de guerre moderne renforce considérablement la capacité du Maroc à projeter sa puissance dans l’espace atlantique. Cette projection pourrait se matérialiser par :
– Une présence navale accrue dans les eaux territoriales contestées, notamment au large du Sahara occidental
– Des patrouilles régulières le long des côtes ouest-africaines, contribuant à la sécurité maritime régionale
– Une participation plus active aux exercices navals internationaux et aux opérations de maintien de la paix
– Une capacité d’intervention rapide en cas de crises régionales (secours humanitaire, évacuation de ressortissants)
Cette dimension militaire navale complète parfaitement la stratégie économique axée sur l’Atlantique, créant une synergie entre les aspects commerciaux et sécuritaires de la politique maritime marocaine.
Une stratégie de double usage civil-militaire
La conception même du chantier naval de Casablanca suggère une approche de double usage, caractéristique des puissances maritimes émergentes.
Installations adaptées aux besoins civils et militaires
Les spécifications techniques du chantier – notamment la forme de radoub de 244 mètres et la plateforme élévatrice de 9 000 tonnes – sont parfaitement adaptées à une utilisation mixte. Cette polyvalence permet :
– Une optimisation des investissements publics à travers la mutualisation des infrastructures
– Une flexibilité d’utilisation en fonction des priorités nationales
– Un modèle économique plus viable pour l’opérateur du chantier grâce à la diversification des activités
Cette approche de double usage est courante chez les puissances maritimes émergentes, permettant de maximiser l’impact stratégique des investissements tout en maintenant une viabilité économique.
Développement potentiel d’une expertise en navires spécialisés
Le chantier pourrait également servir au développement d’une expertise nationale dans la conception et la construction de navires spécialisés à usage dual comme :
– Des patrouilleurs polyvalents pouvant servir tant pour la surveillance des pêches que pour des missions de sécurité
– Des navires océanographiques à capacités duales (recherche scientifique et renseignement)
– Des bâtiments de soutien logistique adaptables aux besoins civils ou militaires
– Des navires de surveillance des zones économiques exclusives
Cette expertise en navires spécialisés pourrait non seulement servir les besoins nationaux mais également être exportée vers d’autres pays africains confrontés à des défis maritimes similaires.
Implications géopolitiques régionales
Le développement du chantier naval de Casablanca et des capacités maritimes marocaines qu’il soutient aurait des implications géopolitiques significatives dans la région.
Rééquilibrage des rapports de force régionaux
L’acquisition d’une autonomie partielle en matière de construction et de maintenance navale, tant civile que militaire, modifierait les équilibres régionaux, notamment vis-à-vis :
– De l’Algérie, principal compétiteur régional du Maroc, qui dispose également d’une marine en modernisation et développe le port d’El Hamdania
– De l’Espagne, avec qui le Maroc entretient des relations complexes marquées par des périodes de tension, notamment sur les questions territoriales
– Des autres pays d’Afrique de l’Ouest, pour lesquels le Maroc pourrait s’affirmer comme un partenaire maritime incontournable
Cette évolution s’inscrirait dans la compétition plus large pour l’influence régionale en Afrique du Nord et de l’Ouest, où le Maroc cherche à s’affirmer comme un acteur stabilisateur et un partenaire fiable pour les puissances occidentales.
Positionnement dans un espace atlantique en reconfiguration
L’espace atlantique connaît actuellement une phase de reconfiguration géopolitique majeure, marquée notamment par :
– L’intensification des échanges Sud-Sud, notamment entre l’Afrique et l’Amérique latine
– La montée en puissance de la présence chinoise dans les ports atlantiques africains
– L’intérêt renouvelé des États-Unis pour la sécurisation de l’Atlantique Sud
– L’émergence de nouvelles routes commerciales liées au développement économique ouest-africain
En développant ses capacités maritimes propres, le Maroc se donne les moyens de participer activement à cette reconfiguration plutôt que de la subir, et potentiellement d’en tirer des avantages économiques et stratégiques significatifs.
Implications pour les partenariats internationaux
Le développement de capacités navales industrielles aurait également des implications sur les partenariats internationaux du Maroc :
– Possibilité de partenariats industriels plus équilibrés avec les fournisseurs traditionnels (France, Espagne, États-Unis)
– Opportunités de coopération avec des puissances émergentes dans le domaine naval (Turquie, Corée du Sud)
– Renforcement des liens avec des partenaires stratégiques comme Israël, avec qui le Maroc a normalisé ses relations en 2020 et développe depuis une coopération de défense significative
– Potentiel de coopération sud-sud avec d’autres pays africains cherchant à renforcer leurs capacités maritimes
Ces partenariats pourraient contribuer au transfert de technologies et à l’acquisition de savoir-faire dans le domaine naval, accélérant l’autonomisation du Maroc dans ce secteur.
Les défis à surmonter
Malgré son potentiel transformateur, le projet fait face à plusieurs défis structurels qui pourraient limiter son impact.
Défis économiques et concurrentiels
Développer une marine marchande compétitive dans un secteur dominé par des acteurs établis représente un défi considérable. Le Maroc devra faire face à :
– La forte concurrence des grands armateurs mondiaux (Maersk, MSC, CMA CGM, COSCO) déjà bien implantés sur les routes atlantiques
– Les économies d’échelle dont bénéficient ces grands acteurs
– La volatilité caractéristique du secteur du transport maritime
Une stratégie de niche, ciblant initialement des routes spécifiques entre le Maroc et certains partenaires africains ou sud-américains, pourrait constituer une approche progressive plus réaliste.
Défis technologiques et industriels
La construction navale, tant civile que militaire, requiert une maîtrise technologique avancée :
– Compétences spécifiques en matière de conception et d’intégration des systèmes complexes
– Capacités industrielles pour le travail de matériaux spécialisés
– Écosystème de sous-traitants capables de fournir des composants de qualité
– Systèmes de certification et de contrôle qualité aux normes internationales
Le développement progressif de ces capacités nécessitera des investissements substantiels et des partenariats stratégiques avec des acteurs établis du secteur naval.
Besoins en compétences spécialisées
Le développement d’un secteur maritime intégré nécessite des compétences techniques et managériales spécifiques, actuellement limitées au Maroc. Cela implique :
– Un investissement massif dans la formation maritime à tous les niveaux
– Des partenariats avec des institutions internationales spécialisées
– Une stratégie d’attraction et de rétention des talents dans un secteur hautement concurrentiel
Le succès du chantier naval et de la stratégie maritime globale qui l’accompagne dépendra largement de la capacité du Maroc à développer ces compétences localement.
Contraintes financières et arbitrages budgétaires
Le développement de capacités navales civiles et militaires représente un investissement considérable, soulevant des questions d’arbitrage budgétaire :
– Équilibre entre les investissements dans les différentes composantes du projet
– Rentabilité économique à moyen et long terme
– Compromis entre l’acquisition de navires sur le marché international et le développement plus coûteux de capacités nationales
– Soutenabilité financière à long terme du modèle industriel
Ces contraintes financières imposeront probablement une approche progressive et ciblée, priorisant certains segments et capacités.
Perspectives et scénarios d’évolution
À l’horizon 2030-2040, plusieurs scénarios peuvent être envisagés pour l’évolution du chantier naval de Casablanca et de la stratégie maritime atlantique du Maroc.
Scénario optimal : émergence d’une puissance maritime régionale intégrée
Dans ce scénario, le Maroc parviendrait à développer un écosystème maritime complet comprenant :
– Une flotte marchande nationale opérant principalement sur l’axe Afrique-Amériques
– Des capacités navales militaires modernes, incluant une composante de construction locale pour des navires légers à moyens
– Un réseau de lignes régulières reliant les ports marocains aux principaux marchés africains et américains
– Des services auxiliaires compétitifs (réparation navale, logistique, assurance)
– Une industrie navale capable d’exporter certains types de navires spécialisés vers des marchés ciblés
Ce positionnement ferait du Maroc un acteur incontournable du commerce maritime atlantique et un contributeur significatif à la sécurité maritime régionale, renforçant considérablement son influence géopolitique en Afrique de l’Ouest et son rôle d’interface entre les continents.
Scénario intermédiaire : développement ciblé et progressif
Dans ce scénario plus prudent, le Maroc concentrerait ses efforts sur quelques segments spécifiques :
– Développement d’une flotte spécialisée dans certaines catégories de marchandises (phosphates, engrais, produits agricoles)
– Établissement de lignes dédiées vers des marchés prioritaires (Brésil, États-Unis, Sénégal, Côte d’Ivoire)
– Capacités de maintenance militaire avancée et construction limitée à des bâtiments légers
– Spécialisation dans certains domaines de niche (navires de surveillance maritime, bâtiments de soutien logistique)
Cette approche ciblée limiterait les risques tout en permettant au Maroc de concrétiser partiellement ses ambitions maritimes atlantiques, tant commerciales que militaires.
Conclusion : Un projet au cœur de la stratégie d’émergence du Maroc
Le nouveau chantier naval de Casablanca apparaît comme une infrastructure à la croisée des ambitions économiques et stratégiques du Maroc. Sa conception polyvalente, permettant tant la construction et la maintenance de navires marchands que le soutien potentiel à une marine de guerre modernisée, illustre parfaitement la vision holistique qui guide la politique maritime du royaume.
Cette dualité entre commerce et défense reflète l’approche intégrée du Maroc face aux défis et opportunités que présente l’espace atlantique. En développant simultanément ces deux dimensions, le royaume cherche à maximiser l’impact de ses investissements maritimes et à renforcer sa position comme acteur régional incontournable.
La convergence entre les objectifs économiques et de défense dans ce projet s’inscrit également dans la stratégie plus large du Maroc visant à développer une base industrielle nationale diversifiée et à réduire sa dépendance vis-à-vis des partenaires étrangers. Le chantier naval, comme l’émergence récente d’une industrie d’armement nationale, témoigne de cette volonté d’autonomisation stratégique.
Le succès de cette ambition atlantique dépendra de la capacité du Maroc à surmonter les défis considérables qu’elle implique – technologiques, financiers, humains et concurrentiels. Une approche progressive, ciblant initialement des capacités limitées mais stratégiques, semble constituer la voie la plus prometteuse pour concrétiser cette vision sans compromettre sa viabilité économique.
L’évolution de cette infrastructure dans les décennies à venir révélera la capacité du royaume à transformer ses ambitions géopolitiques en réalités opérationnelles, et potentiellement à s’affirmer comme une puissance maritime régionale émergente, à la fois commerciale et militaire, dans l’espace atlantique en pleine reconfiguration.








