Institut de Géopolitique Horizons Samedi 12 avril 2025
L’ouverture d’une information judiciaire par le tribunal de Paris pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » et « arrestation, séquestration en relation avec une entreprise terroriste » marque un tournant majeur dans l’affaire Amir DZ. Les derniers développements révèlent une stratégie coordonnée des services algériens pour neutraliser leurs opposants en exil, avec des méthodes similaires utilisées en France et en Espagne.
Une opération sophistiquée menée contre Amir DZ
L’influenceur algérien Amir Boukhors, connu sous le pseudonyme « Amir DZ », a été victime le 29 avril 2024 d’une opération d’enlèvement sophistiquée dans le Val-de-Marne. Selon les éléments révélés par l’enquête, les ravisseurs se sont fait passer pour des policiers français en utilisant des gyrophares et ont séquestré l’opposant pendant près de 27 heures.
Comme le souligne son avocat, Maître Éric Plouvier, dans son communiqué du 11 avril 2025 : « L’ouverture d’une information judiciaire […] montre qu’une puissance étrangère, l’Algérie, n’a pas hésité à mener une action violente sur le sol français par l’intimidation et la terreur de nature à porter atteinte à la vie. »
Le Monde rapporte dans son édition du 13-14 avril 2025 que la victime a été enlevée par de faux policiers dont « l’un était de type maghrébin, l’autre de type européen du Sud ». Lors de sa captivité, Amir Boukhors témoigne qu’un de ses interrogateurs lui a parlé « avec un accent algérien » en lui déclarant : « Un responsable algérien veut te voir, c’est le seul moyen qu’il a pour te parler. Après, on te ramène chez toi, ne t’inquiète pas. »
Ce n’est pas la première fois qu’Amir Boukhors est ciblé. Le quadragénaire, qui compte plus d’un million d’abonnés sur les réseaux sociaux, avait déjà fait l’objet d’une agression en 2022. Dans le scénario d’enlèvement du 29 avril 2024, l’objectif final aurait été soit l’assassinat de l’opposant, soit son transfert forcé vers l’Algérie, où il risque la peine de mort.
Le cas Hichem Aboud : même scénario en Espagne
L’affaire Amir DZ n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de traque des opposants algériens à l’étranger. En octobre 2024, le journaliste Hichem Aboud a été victime d’une tentative d’enlèvement similaire à Barcelone.
L’article d’ABC Sevilla du 3 avril 2025 révèle des similitudes troublantes avec l’affaire Amir DZ :
– L’utilisation de fausses identités policières pour procéder à l’arrestation
– La participation de réseaux criminels locaux comme sous-traitants (clan El Tarta dans le cas d’Aboud)
– Une logistique élaborée avec des moyens de transport préparés pour exfiltrer les victimes
– Des destinations vraisemblablement similaires (l’Algérie) où les victimes risquent la peine de mort
Selon ABC, Hichem Aboud a été « sauvé avant d’être embarqué à Lebrija sur un bateau rapide à destination de la côte africaine ». La Guardia Civil espagnole suivait depuis un an les activités du clan de narcotrafiquants El Tarta, ce qui a permis d’intervenir à temps.
L’implication directe des services algériens
Les investigations menées conjointement par la DGSI et la brigade criminelle ont mis au jour l’implication directe des services de renseignement algériens. Comme le rapporte Le Monde, trois personnes soupçonnées d’avoir enlevé Amir Boukhors « viennent d’être mises en examen » par le Parquet national antiterroriste (PNAT) le samedi 11 avril 2025, et « ont été placées en détention provisoire ».
L’enquête a également révélé l’implication d’un fonctionnaire français du ministère de l’Économie et des Finances qui aurait été interpellé en décembre 2024 pour avoir « transmis des informations sensibles aux autorités algériennes sur des opposants installés en France », selon Le Monde.
Cette infiltration des institutions françaises constitue une grave atteinte à la souveraineté nationale. L’article mentionne également un possible agent consulaire algérien bénéficiant d’un « passeport diplomatique », suggérant une opération menée avec le soutien officiel d’Alger.
L’externalisation de la répression : le recours aux réseaux criminels
Une caractéristique notable de ces opérations est le recours à des réseaux criminels locaux comme sous-traitants. Dans le cas d’Aboud, l’article d’ABC indique que « les hommes d’El Tarta apportent leur soutien à d’autres organisations criminelles, comme celle chargée de l’enlèvement à Barcelone ».
Cette stratégie d’externalisation permet aux services algériens de maintenir une distance formelle avec ces opérations et de préserver une forme de déni plausible, tout en profitant des compétences logistiques de ces réseaux criminels.
Un contexte de réorganisation des services algériens
Si les noms des officiers algériens directement impliqués n’ont pas été confirmés officiellement, ces opérations interviennent dans un contexte de réorganisation des services de sécurité algériens il y a moins d’un an. Le général Abdelkader Haddad, surnommé « Nacer El-Djen » (le démon), a pris la tête de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) algérienne en avril 2024. Cet officier controversé est accusé d’avoir dirigé le centre de torture d’Antar à Alger et d’être impliqué dans plusieurs assassinats politiques pendant la décennie noire.
Le général Rochdi Fethi Moussaoui a été nommé à la tête de la Direction Générale de la Documentation et de la Sécurité Extérieure (DGDSE) en septembre 2024. Ce qui attire l’attention est que Moussaoui était chef du Bureau de sécurité (Antenne de la DGDSE) à l’ambassade d’Algérie à Paris au moment des faits concernant Amir DZ, une position qui lui donnait autorité sur les opérations des services secrets algériens en France.
Conséquences diplomatiques et juridiques
L’affaire Amir DZ pourrait avoir des répercussions majeures sur les relations franco-algériennes, déjà marquées par des tensions récurrentes. Comme le souligne Le Monde, « entre la France et l’Algérie, les calendriers diplomatique et judiciaire ne sont pas forcément au diapason. Alors que les présidents français et algérien tentent péniblement de relancer une relation entrée en crise ces derniers mois, deux procédures judiciaires […] viennent coup sur coup assombrir une nouvelle fois les relations entre les deux pays. »
Sur le plan juridique, l’ouverture d’une information judiciaire pour des chefs d’accusation liés au terrorisme marque une escalade significative. Comme le souligne Me Plouvier : « Les investigations policières difficiles car modelées par un entremêlement d’intérêts diplomatiques et de sécurité nationale français risquaient pour cette raison de piétiner ou de ne jamais aboutir. L’instruction ouverte permettra de mesurer l’implication d’Alger. »
Pour Amir Boukhors, qui s’est « immédiatement constitué partie civile », l’enjeu est désormais que « ces faits ne restent pas impunis et que toutes les responsabilités pénales soient établies ».
Le paradoxe diplomatique : allié stratégique versus État prédateur
L’affaire Amir DZ révèle le paradoxe auquel font face les pays européens dans leurs relations avec l’Algérie. D’un côté, Alger est considérée comme un partenaire stratégique sur des dossiers cruciaux : approvisionnement énergétique, lutte contre le terrorisme au Sahel, contrôle des flux migratoires. De l’autre, le régime algérien n’hésite pas à violer la souveraineté de ces mêmes partenaires pour poursuivre sa répression transnationale.
Ce paradoxe place Paris dans une position délicate : réagir trop fermement risquerait de compromettre la coopération sur ces dossiers sensibles, tandis qu’une réponse trop timide enverrait un signal d’impunité et compromettrait la crédibilité de la France comme terre d’asile.
La présence du général Moussaoui à la tête de l’antenne de la DGDSE à l’ambassade d’Algérie à Paris lors des faits, suivie de sa promotion ultérieure à la direction de ce même service, pourrait être interprétée comme une provocation, voire une reconnaissance implicite de son rôle dans cette opération. Cette nomination suggère que loin d’être désavouées par Alger, ces actions contre les opposants en exil sont en réalité valorisées au sein de l’appareil sécuritaire algérien.
Vers une redéfinition de la doctrine sécuritaire européenne ?
Ces deux affaires, survenues à quelques mois d’intervalle en Espagne et en France, témoignent d’une stratégie coordonnée des services algériens pour cibler leurs opposants en exil. Elles pourraient marquer un tournant dans la réponse des démocraties européennes face à ce type d’incursions étrangères.
La tendance des régimes autoritaires à poursuivre leurs opposants au-delà de leurs frontières n’est pas nouvelle, mais leur audace croissante sur le sol européen constitue un défi majeur pour les démocraties occidentales. Des cas similaires impliquant d’autres pays comme la Russie (empoisonnement de Skripal), l’Arabie Saoudite (assassinat de Khashoggi) ou plus récemment l’Iran (tentatives d’enlèvement de dissidents) montrent que ce phénomène s’intensifie et se généralise.
Dans ce contexte, l’affaire Amir DZ pourrait contribuer à l’émergence d’une doctrine sécuritaire européenne plus ferme face à ces intrusions, avec notamment :
– Un renforcement du cadre juridique européen pour protéger les opposants politiques en exil
– Une meilleure coordination entre services de renseignement européens pour détecter et contrer ces opérations
– Des mesures diplomatiques concertées face aux pays qui violent la souveraineté des États membres
– Des sanctions ciblées contre les responsables de ces opérations, y compris des restrictions de visas ou des gels d’avoirs
La qualification terroriste retenue par la justice française et la coopération policière internationale qui a permis de déjouer ces tentatives d’enlèvement signalent déjà une nouvelle approche des pays européens face à ces violations de leur souveraineté par des services étrangers.
Conclusion : un test pour l’État de droit européen
L’affaire Amir DZ représente un test décisif pour les démocraties européennes. Comment concilier raisons d’État et protection des principes fondamentaux ? Comment maintenir des relations diplomatiques avec des régimes qui ne respectent pas les règles internationales les plus élémentaires ?
La réponse à ces questions déterminera non seulement l’avenir des relations avec l’Algérie, mais aussi la crédibilité de l’Europe comme espace de droit où la protection des libertés fondamentales prime sur les considérations géopolitiques de court terme.
Pour l’heure, l’ouverture d’une information judiciaire sous qualification terroriste montre que la France a choisi de placer le respect de sa souveraineté et la protection des réfugiés politiques au premier plan. Reste à voir si cette détermination survivra aux inévitables pressions diplomatiques et aux calculs d’intérêts qui ne manqueront pas d’intervenir dans les mois à venir.




