Ely Taleb Abdel KADER, chercheur à l'Institut Géopolitique Horizons, Nouakchott 24 avril 2025
Le 18 avril 2025, le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), affilié à Al-Qaïda, a revendiqué une attaque combinée contre deux bases militaires au nord du Bénin, dans la région du parc national du W, à la frontière avec le Niger et le Burkina Faso. Cette attaque a causé la mort d’environ 70 soldats selon le JNIM, bien que des sources militaires béninoises rapportent huit morts et 13 blessés parmi les forces armées, avec 11 terroristes tués lors des combats.
« Cette opération marque un tournant dans notre stratégie d’expansion vers les pays côtiers », indiquait le communiqué de revendication du JNIM, diffusé sur les canaux habituels du groupe jihadiste.
Une stratégie d’expansion territoriale bien définie
Le JNIM est dirigé au Bénin par un ressortissant béninois, assisté d’un expert djihadiste de la Katiba Macina du Mali, groupe également affilié à Al-Qaïda. Cette attaque marque une possible extension du conflit djihadiste vers les États du Golfe de Guinée. Créé entre 2023 et 2024, le JNIM opère dans une zone allant de Tillabéry (Niger) jusqu’à la frontière Niger-Bénin, en coordination avec trois katibas :
– La Katiba Macina
– La Katiba Ansarul Islam
– La Katiba Serma
Les autorités béninoises ont renforcé la sécurité dans le nord depuis 2022, notamment avec l’opération « Mirador » qui mobilise plusieurs milliers de soldats pour sécuriser la frontière. « Nos forces armées poursuivent actuellement les opérations de ratissage dans la zone pour éliminer toute présence ennemie », a déclaré un porte-parole de l’armée béninoise qui a requis l’anonymat.
Malgré ces efforts, les attaques jihadistes se multiplient, venant des groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique dans les pays voisins du Sahel.
Les objectifs stratégiques du JNIM dans la région
Les principaux objectifs du JNIM dans la région sont multiples et témoignent d’une stratégie sophistiquée :
1. Établir un ordre social et politique djihadiste alternatif au Sahel central, en contestant l’autorité des gouvernements régionaux et en cherchant à imposer sa gouvernance islamiste radicale.
2. Exercer une gouvernance locale en offrant des services, rendant la justice et réglant les différends, ce qui leur permet de gagner l’acceptation et le soutien d’une partie des populations locales.
3. S’appuyer sur les économies illicites (contrebande, enlèvements, extraction d’or, marché des véhicules volés) pour financer ses activités et tisser des liens sociaux avec les communautés, en intégrant les populations dans ces activités pour renforcer leur soutien.
Comme l’explique Ibrahim Maïga, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) : « Le JNIM ne se contente pas d’imposer son idéologie par la force, il exploite les failles des États en offrant des services concrets aux populations marginalisées. »
4. Soutenir son expansion territoriale en s’adaptant localement, en recrutant notamment des jeunes en leur offrant armes, moyens de transport et argent, pour étendre son influence dans de nouvelles zones.
5. Créer une hégémonie régionale en coordonnant ses actions avec d’autres katibas affiliées à Al-Qaïda, et en ouvrant potentiellement de nouveaux fronts dans la région du Golfe de Guinée, comme au Bénin.
Les méthodes d’implantation locale du JNIM
Le JNIM parvient à gagner le soutien des populations locales grâce à plusieurs stratégies :
– Fourniture de services et de gouvernance : En offrant des services, en rendant la justice et en réglant les différends, le JNIM se présente comme une alternative aux autorités étatiques, gagnant ainsi l’acceptation et le soutien des populations locales.
– Exploitation des économies illicites : Le JNIM facilite les activités illégales existantes des communautés locales et ouvre ces économies à de nouveaux groupes démographiques. Cela permet de gagner l’acceptation et le soutien de nombreux habitants, qui s’investissent dans le maintien de la présence du JNIM en échange de contributions matérielles, d’informations et d’autres aides logistiques.
– Adaptation locale et recrutement ciblé : Le JNIM permet aux commandants de zone de s’adapter aux circonstances et aux priorités locales, ce qui lui permet de recruter différents groupes d’intérêt sous une coalition commune.
Selon un rapport de l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée : « Le JNIM parvient à s’insérer dans le tissu social local en jouant sur les griefs existants et en offrant des opportunités économiques, même illicites, à des populations souvent délaissées par l’État. »
Les risques d’extension du conflit
Le réel risque semble s’établir à la frontière du Bénin et du Togo et dans une perspective très probable qui se dessine au niveau des frontières Sénégal-Mali et Guinée-Mali.
La force de la confédération des États de l’AES (Alliance des États du Sahel) en cours de construction et de mise en place est confrontée à un grand défi et son efficacité sera mise à l’épreuve face à une guerre qui s’étale et surtout à des groupes armés appuyés par des axes au niveau sous-régional et international.
« Sans une neutralisation parfaite des bases arrière de logistique de ces groupes, il est clair qu’une guerre froide s’installe qui va davantage alimenter l’instabilité et l’insécurité permanentes au Sahel », affirme le général Moussa Diawara, ancien chef des services de renseignement maliens, lors d’une conférence à Bamako en mars 2025.
Cette situation représente un défi majeur pour la stabilité régionale, notamment pour la future confédération des États de l’AES, face à une guerre qui s’étend et à des groupes armés soutenus par des réseaux sous-régionaux et internationaux.
Conclusion : vers une régionalisation accrue du conflit
L’attaque du 18 avril 2025 marque une étape significative dans la stratégie d’expansion du JNIM vers les pays côtiers du Golfe de Guinée. Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large de régionalisation du conflit jihadiste au Sahel, avec des groupes qui cherchent à étendre leur influence au-delà de leurs zones d’implantation traditionnelles.
Face à cette menace croissante, la réponse des États concernés devra nécessairement être coordonnée et multidimensionnelle, alliant renforcement sécuritaire, développement économique des zones frontalières et amélioration de la gouvernance locale. L’efficacité de cette réponse conditionnera largement l’évolution de la situation sécuritaire dans toute la région ouest-africaine dans les années à venir.
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Sources :
1. Bénin : attaque jihadiste présumée dans le nord du pays, huit soldats béninois tués – TV5Monde, 18/04/2025
2. Bénin: Un groupe affilié à Al-Qaïda revendique les attaques contre des bases militaires – Agence Anadolu, 19/04/2025
3. Revue de presse du 23 avril 2025 – Centre d’études stratégiques de l’Afrique
4. Dans le nord du Bénin, huit militaires tués dans une attaque jihadiste présumée – Jeune Afrique, 18/04/2025
5. Rapport S/2024/556 Conseil de sécurité des Nations Unies
6. Le puzzle formé par le JNIM et les groupes islamistes militants au Sahel – Centre d’études stratégiques de l’Afrique, 2021
7. Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) – Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée, octobre 2023








