Analyse · Institut Géopolitique Horizons
Alger a ouvert un nouveau front contre le Maroc — et ce n’est plus au Sahara
Comment l’Algérie tente de couper Rabat de l’Afrique de l’Ouest
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Juin 2026
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Lecture : 14 min
par Abdelhakim Yamani
Depuis quelques mois, une idée circule dans les chancelleries et les cercles d’analyse : l’Algérie aurait changé de posture sur le Sahara occidental. Elle participerait aux tables rondes, éviterait les crises diplomatiques frontales, normaliserait même ses relations avec des pays qui ont pourtant ouvert des consulats à Laâyoune ou Dakhla. Certains y voient un pragmatisme nouveau, voire les prémices d’une inflexion doctrinale.
Cette lecture est séduisante. Elle est aussi trompeuse.
Alger n’a pas changé d’objectif. Elle a changé de terrain. Ce qui ressemble à un apaisement sur le Sahara est en réalité une libération de ressources diplomatiques, financières et politiques au profit d’un autre front — plus au sud, moins visible, et potentiellement plus décisif pour les équilibres régionaux du XXIe siècle.
Ce front, c’est le Sahel et l’Afrique de l’Ouest. Et l’enjeu n’est pas territorial. Il est logistique, énergétique, économique — et, in fine, géopolitique. La question posée est simple dans son énoncé, vertigineuse dans ses implications : qui contrôlera les routes par lesquelles le Sahel enclavé s’ouvrira au monde ?
I
Le Sahara : une bataille que l’Algérie sait qu’elle est en train de perdre
Pour comprendre le mouvement algérien, il faut d’abord regarder l’état du dossier du Sahara occidental — et admettre une réalité que beaucoup hésitent encore à formuler clairement : sur ce terrain, le rapport de force a basculé en faveur du Maroc.
La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara, acquise en 2020, a changé la donne diplomatique de façon durable. Depuis, la dynamique africaine s’est accélérée : des dizaines d’États ont ouvert des consulats à Laâyoune ou Dakhla. Les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, que l’Algérie a longtemps brandies comme rempart, ont progressivement intégré le plan d’autonomie marocain comme base réaliste de négociation.
Face à cette évolution, l’Algérie a longtemps répondu par la confrontation systématique : ruptures diplomatiques, pressions sur les États africains, soutien logistique et financier au Front Polisario, crises déclenchées à chaque nouveau consulat. Cette stratégie du blocage a produit des résultats pendant des décennies. Elle est aujourd’hui en voie d’épuisement.
Ce n’est pas qu’Alger ait renoncé à sa position de principe — la question sahraouie reste constitutionnellement ancrée dans la doctrine algérienne. Mais la direction algérienne semble avoir procédé à un calcul froid : les ressources mobilisées sur ce front pour des résultats décroissants pourraient être redéployées ailleurs, sur un terrain où l’Algérie dispose encore d’avantages comparatifs significatifs.
Cette réorientation n’est pas un aveu de défaite. C’est une stratégie de préservation : accepter de perdre la bataille du Sahara sur le court terme pour concentrer ses efforts sur une guerre plus large, dont les enjeux dépassent de loin la question du statut d’un territoire.
II
L’Initiative Atlantique : pourquoi elle change tout
Pour saisir ce qui se joue au Sahel, il faut comprendre ce que le Maroc a mis sur la table — et pourquoi cette offre est perçue à Alger comme une menace existentielle.
En 2023, le Roi Mohammed VI a lancé ce qui est désormais appelé l’Initiative Atlantique. Le principe est d’une simplicité désarmante : offrir aux pays sahéliens enclavés — Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad — un accès à l’océan Atlantique via les ports marocains, à commencer par Dakhla et Tanger Med. Des corridors logistiques, des accords douaniers, des infrastructures de transit : le Maroc propose de devenir la fenêtre maritime du Sahel sur le monde.
Cette idée, si elle se concrétise, est géopolitiquement révolutionnaire. Le Sahel enclavé a toujours dépendu de corridors contrôlés par ses voisins pour accéder aux marchés mondiaux. L’Algérie a longtemps été l’un des acteurs centraux de cette équation — par ses routes terrestres, ses réseaux d’approvisionnement, ses liens politiques avec les capitales sahéliennes. Une réorientation vers l’Atlantique marocain rendrait cette dépendance caduque.
À cela s’ajoute un projet encore plus structurant : le Gazoduc Africain Atlantique (AAGP), qui prévoit de relier les réserves gazières du Nigeria à l’Europe via la façade atlantique africaine — en passant par le Maroc. Si ce projet aboutit, il modifie radicalement la géographie de l’énergie en Afrique de l’Ouest et consacre le Maroc comme hub énergétique continental incontournable.
Pour l’Algérie, dont la puissance régionale repose en grande partie sur sa rente gazière et son rôle de passage obligé dans les échanges sahéliens, l’Initiative Atlantique marocaine n’est pas une initiative de développement. C’est une menace stratégique de premier rang.
Un Sahel désenclavé par le Maroc est un Sahel moins dépendant de l’Algérie. Un gazoduc atlantique marocain est une alternative directe aux exportations gazières algériennes vers l’Europe. La réponse algérienne à ces deux réalités ne pouvait qu’être structurelle.
III
La réponse algérienne : le corridor du silence
La réponse algérienne à l’Initiative Atlantique n’est pas verbale. Elle est concrète, patiente, et délibérément discrète.
Le 3 juin 2026, le Premier ministre algérien effectue sa deuxième visite à Niamey en quelques mois. Il inaugure une centrale électrique de 40 mégawatts offerte par l’Algérie au Niger. Quarante mégawatts, ce n’est pas spectaculaire sur le papier. Mais dans un pays où les coupures de courant structurent le quotidien de la population et pèsent sur chaque décision économique, c’est un levier politique de premier ordre. Celui qui fournit l’électricité n’est pas un partenaire ordinaire.
Ce geste s’inscrit dans une logique plus large. Depuis 2023, l’Algérie a multiplié les accords avec les États de l’Alliance des États du Sahel — Mali, Niger, Burkina Faso — en matière d’énergie, de sécurité et de coopération politique. Elle ne peut pas offrir ce que le Maroc offre : un accès à l’Atlantique. Mais elle peut offrir autre chose : des interdépendances suffisamment profondes pour que le pivot vers Rabat devienne coûteux.
La stratégie algérienne au Sahel est une stratégie de saturation. Il ne s’agit pas de proposer un modèle alternatif de développement — Alger n’a pas la capacité économique pour cela. Il s’agit de multiplier les points d’ancrage politique, sécuritaire et énergétique pour rendre les États sahéliens suffisamment dépendants de l’Algérie qu’un basculement vers l’orbite marocaine soit perçu comme un risque plutôt qu’une opportunité.
À ce registre infrastructurel s’ajoute un levier plus inattendu : le religieux. En janvier 2026, le président Tebboune reçoit en audience officielle le Khalife général de la Fayda Tidjania sénégalaise. La confrérie Tijaniyya est l’une des plus influentes d’Afrique de l’Ouest — ses réseaux traversent le Sénégal, le Mali, la Mauritanie, le Niger. Le Maroc revendique depuis des décennies un rôle de leadership dans cet espace confrérique, articulé autour de la figure du Commandeur des Croyants. L’activation algérienne de ce levier est un signal clair : Alger entend disputer au Maroc jusqu’au terrain de l’influence spirituelle.
Le tout forme un tableau cohérent : un corridor algérien silencieux, construit pierre par pierre, non pas pour offrir au Sahel une fenêtre sur le monde, mais pour s’assurer que si une telle fenêtre s’ouvre, elle ne sera pas exclusivement marocaine.
IV
Qatar, Iran : des convergences opportunistes
L’Algérie n’est pas seule dans ce mouvement — mais elle n’a pas non plus d’alliés formels. Ce qui se dessine autour de l’espace sahélo-atlantique, c’est quelque chose de plus insaisissable et, pour cela, de plus difficile à contrer : une convergence d’intérêts entre acteurs qui n’ont pas besoin de se coordonner pour produire un effet commun.
Le Qatar en est l’exemple le plus documenté. Depuis avril 2025, la chaîne Al Jazeera mène ce que l’on peut qualifier de guerre de perception contre Tanger Med — le premier port à conteneurs d’Afrique, symbole le plus visible de la puissance logistique marocaine. Les reportages se succèdent, construits autour de trois axes récurrents : la légitimité marocaine sur ce port serait contestable, son bénéfice pour l’Afrique serait discutable, son modèle de gestion serait à l’avantage d’intérêts occidentaux plutôt qu’africains. Ces narratifs ne sont pas inventés — ils sont sélectionnés, amplifiés, mis en cohérence par une architecture éditoriale construite.
Derrière la campagne médiatique, il y a un enjeu énergétique concret. Le Qatar est l’un des premiers exportateurs mondiaux de gaz naturel liquéfié. Le projet de Gazoduc Africain Atlantique porté par le Maroc représente, s’il aboutit, une alternative structurelle à l’approvisionnement gazier de l’Afrique de l’Ouest via le GNL qatari. Les intérêts de Doha et la fragilisation de l’initiative marocaine convergent donc naturellement — sans qu’il soit nécessaire d’invoquer une quelconque coordination avec Alger.
L’Iran occupe une position différente dans ce tableau. Ses capacités d’influence directe en Afrique de l’Ouest restent limitées — l’espace est à dominante sunnite, et Téhéran n’y dispose pas des réseaux historiques qui sont les siens au Moyen-Orient. Mais l’Iran est un acteur de profondeur dans les espaces informationnels : ses canaux relaient les narratifs souverainistes africains, amplifient les critiques de la normalisation maroco-israélienne, alimentent une rhétorique anti-occidentale qui trouve une résonance croissante dans les contextes post-transition sahéliens.
Il n’existe pas de pacte entre Alger, Doha et Téhéran. Il existe quelque chose de plus difficile à démanteler : une architecture d’intérêts dont l’effet pratique équivaut à une pression coordonnée, sans que personne n’ait eu à signer quoi que ce soit.
Cette configuration est analytiquement inconfortable pour ceux qui cherchent un adversaire identifiable et une coalition à nommer. Elle est aussi stratégiquement efficace précisément parce qu’elle résiste à la démonstration formelle. On ne peut pas dénoncer une alliance qui n’existe pas — on peut seulement observer ses effets.
V
Le Sénégal : le terrain qui décide
Si l’on cherche un endroit où la compétition d’influence prend une forme concrète et observable, c’est au Sénégal qu’il faut regarder.
Dakar cumule en ce moment une série de caractéristiques qui en font le pivot géopolitique de toute la région. Le Sénégal est entré en production gazière en janvier 2025 avec le champ du Grand Tortue Ahmeyim — ce qui en fait désormais un acteur énergétique atlantique, avec tout ce que cela implique en termes de compétition entre le modèle gazier qatari et le corridor marocain. Son Port autonome de Dakar est un hub logistique qui dessert une partie significative de l’hinterland sahélien. Ses réseaux confrériques — Tijaniyya, Mouridiyya — sont des vecteurs d’influence politique de premier rang, y compris pour les acteurs extérieurs. Et sa position de puissance régionale en Afrique de l’Ouest en fait un acteur dont le positionnement conditionne en partie celui de ses voisins.
À tout cela s’ajoute une variable politique interne : la recomposition du pouvoir sénégalais depuis 2024, avec la coexistence complexe entre le président Diomaye Faye et le Premier ministre Sonko, crée des espaces d’influence que les acteurs extérieurs cherchent naturellement à investir. En septembre 2025, Sonko est reçu à Doha par l’Émir du Qatar. Au cours des douze mois précédents, les visites ministérielles entre Doha et Dakar se sont multipliées à un rythme sans précédent. L’Algérie a de son côté renforcé ses échanges diplomatiques de haut niveau avec la capitale sénégalaise.
Le Maroc n’est pas passif face à cette pénétration. En janvier 2026, l’Agence Nationale des Ports signe avec le Port autonome de Dakar un accord de coopération institutionnelle — un contre-mouvement direct dans le domaine où la compétition est la plus visible. Mais la bataille pour le Sénégal ne se gagnera pas par un seul accord : elle se jouera dans la durée, sur tous les registres simultanément.
Ce qui se joue à Dakar en ce moment, c’est une question simple en apparence : le Sénégal choisira-t-il d’ancrer son développement dans l’architecture atlantique proposée par le Maroc, ou naviguera-t-il entre les deux pôles en maximisant ses avantages de chaque côté ? La réponse à cette question conditionnera une large part de la dynamique régionale à horizon 2028.
Conclusion
Une bataille pour l’architecture du siècle
L’Algérie n’a pas changé. Elle a compris que le vrai front avait changé.
Le dossier du Sahara occidental reste ouvert — il le restera probablement longtemps encore. Mais il n’est plus le centre de gravité de la rivalité algéro-marocaine. Ce centre de gravité s’est déplacé vers le Sahel et l’Afrique de l’Ouest, où se joue une question autrement plus structurante : qui sera le partenaire privilégié des pays sahéliens pour leur insertion dans l’économie mondiale ? Par quelle route, par quel port, via quel gazoduc, l’Afrique enclavée s’ouvrira-t-elle au XXIe siècle ?
Le Maroc a posé une réponse claire à cette question avec l’Initiative Atlantique. C’est cette réponse qu’Alger cherche à neutraliser — non pas en proposant mieux, mais en rendant le choix plus complexe, plus coûteux, plus incertain pour ceux qui seraient tentés d’y adhérer.
L’issue de cette bataille dépendra moins des déclarations diplomatiques que des réalités infrastructurelles. Des ports construits ou non, des gazoducs finalisés ou bloqués, des accords logistiques honorés ou abandonnés. La géopolitique, ici, se joue dans le concret.
Ce qui est certain, c’est que le silence algérien sur le Sahara ne doit pas être lu comme un recul. Il doit être lu comme une concentration. Et ceux qui observent la région en fixant le Sahara risquent de rater l’essentiel — qui se passe, en ce moment, beaucoup plus au sud.
Institut Géopolitique Horizons · horizons.ma · Juin 2026
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Cette analyse est produite dans le cadre du cycle analytique sahélo-atlantique de l’IGH (2026).
La Note Stratégique intégrale — dix sections, matrice de convergences et scénarios prospectifs 2026–2028 — est disponible sur demande à [email protected]



