Abderrahim Berdiji Chercheur en histoire des relations maroco-espagnoles Institut Géopolitique Horizons
La Marche Verte et ses racines historiques
Alors que nous approchons du 50ème anniversaire de la Marche Verte, cet événement majeur qui s’annonce comme une célébration historique de la fin d’un conflit de près d’un demi-siècle, il devient essentiel de revenir sur la genèse et l’évolution de ce dossier complexe. Pour la nouvelle génération de Marocains et pour les observateurs internationaux n’ayant pas vécu cette période charnière, comprendre les racines diplomatiques et géopolitiques de la question du Sahara permet de saisir toute la portée de ce qui constitue aujourd’hui un pilier de l’identité nationale marocaine.
Le texte qui suit propose un retour documenté sur la chronologie des événements ayant préparé et accompagné la Marche Verte, s’appuyant notamment sur les archives officielles espagnoles. Au-delà des images d’Épinal de cette épopée populaire ancrées dans la mémoire collective, cette analyse dévoile le patient travail diplomatique, les négociations discrètes et la stratégie à long terme qui ont permis la réintégration de ce territoire au sein du Royaume.
À l’heure où le Sahara fait partie intégrante du Maroc et connaît un développement sans précédent, ce regard rétrospectif éclaire non seulement le passé mais permet aussi de mieux comprendre les enjeux contemporains liés à cette région désormais pleinement inscrite dans la dynamique nationale marocaine.
Chronologie des événements ayant conduit à la Marche Verte
La mémoire collective marocaine ne retient de la Marche Verte que les images de ces foules de Marocains se dirigeant vers le Sahara, drapeaux et Corans à la main, accompagnés par les chansons de Jil Jilala « Aayoune Aaynia » ou « L’appel Al Hassan » (Nidae Al Hassan), et le discours « Nous marcherons avec ordre et discipline ». C’est pourquoi il est nécessaire de revenir sur la chronologie des événements pour comprendre que la Marche n’a pas été l’affaire d’un jour et d’une nuit, ni simplement une réaction à un discours royal. Elle a été le produit d’un cadre plus général d’événements successifs qui ont commencé dès 1960, d’un jeu d’échecs et d’une longue guerre diplomatique, de négociations en coulisses gagnées par celui qui détenait le légitimité et a fait preuve d’une extrême persévérance. Les images d’archives de télévision sur la Marche Verte ne sont que le décor et la bande sonore d’une longue série dont la plupart des Marocains ignorent les coulisses, faisant de la Marche une conclusion purement formelle, car tout avait déjà été négocié.
Pour comprendre tous les détails, il faut remonter à l’origine du changement dans la position espagnole, qui a commencé précisément le 14 décembre 1960 avec la résolution 1514 de l’Assemblée générale des Nations Unies accordant aux peuples le droit à l’autodétermination. C’est la même année où la France a accordé l’indépendance à la Mauritanie – que le Maroc considérait comme une partie intégrante de son unité territoriale selon le discours de Mohammed V à M’Hamid El Ghizlane et celui du leader du parti de l’Istiqlal, Allal El Fassi. Le ministère des Affaires étrangères marocain avait alors publié un Livre blanc présentant des preuves historiques et juridiques de la marocanité de la Mauritanie, qui a répondu par un Livre vert exposant son point de vue et ses arguments en faveur de son indépendance vis-à-vis du Maroc.
En janvier 1966, une résolution plus importante pour la région fut adoptée : la résolution 2229 de l’Assemblée générale des Nations Unies, qui affirmait que le Sahara n’était pas une terre sans maître (TERRA NULLIUS) comme le prétendait l’Espagne, et qu’il existait des liens entre les Sahraouis et le Maroc ainsi qu’entre les Sahraouis et la Mauritanie. Elle préconisait donc l’organisation d’un référendum pour que les Sahraouis puissent choisir entre le Maroc et la Mauritanie (c’était la première mention d’autodétermination et de référendum concernant le Sahara).
Cette résolution a fait comprendre à l’Espagne qu’elle était exclue de l’avenir de la région, et qu’elle n’était qu’une puissance administrant le territoire sans en détenir la souveraineté – comme l’a exprimé le ministre Antonio Caro Martinez lors du vote du parlement espagnol sur l’accord final. L’Espagne a tenté de contourner cette résolution en intégrant dans sa délégation à la session d’automne 1966 dix personnalités sahraouies qui ont exprimé à l’ONU leur désir de rester sous souveraineté espagnole.
1967
En septembre 1967, l’ONU demande à l’Espagne d’appliquer la résolution 1524 pour organiser un référendum au Sahara.
L’Espagne accepte, précisant qu’elle n’impliquera que la population autochtone (remarquons l’utilisation du terme « population » plutôt que « peuple », une distinction significative dans les archives officielles espagnoles).
Le 11 octobre 1967, création de la Djemaa sahraoui (Assemblée sahraouie), présidée par Seila ould Abeida, avec nomination de six membres aux Cortes espagnoles (Parlement espagnol).
1968
En juin 1968, l’ONU presse l’Espagne de fixer un calendrier pour la décolonisation et le référendum au Sahara.
En août 1968, rencontre secrète entre López Bravo, ministre espagnol de l’Industrie et des Affaires étrangères, et le conseiller financier et économique de la présidence mauritanienne à Bordeaux, en France, pour discuter du dossier saharien.
1969
Le 30 juin 1969, l’Espagne se retire de Sidi Ifni, et le général Oufkir assiste à la descente du drapeau espagnol et à la montée du drapeau marocain.
Le 22 septembre 1969, le Maroc organise la conférence au sommet islamique et invite la Mauritanie, mettant fin au différend avec ce pays. L’Espagne perd ainsi une carte importante qu’elle jouait dans le dossier du Sahara : le différend maroco-mauritanien.
1970
La résolution 2711 de l’Assemblée générale de l’ONU presse l’Espagne d’organiser un référendum au Sahara (à noter la pression onusienne répétée sur l’Espagne pour organiser le référendum permettant aux Sahraouis de choisir entre le Maroc et la Mauritanie).
Le 8 mars, état d’urgence au Sahara suite aux manifestations et troubles organisés par le Mouvement d’avant-garde pour la libération du Sahara, fondé le 18 décembre 1969 sous la direction du journaliste Mohamed Sidi Brahim Bassiri.
En avril, visite de López Bravo au Maroc et proposition de participation à l’exploitation du phosphate en échange de la renonciation à la revendication de souveraineté, ce que le Maroc refuse.
Le 29 mai, rencontre entre Hassan II et Boumediene à Tlemcen, accord sur l’exploitation commune des mines de fer de Tindouf en échange de la reconnaissance par le Maroc des frontières maroco-algériennes.
En juin, visite de López Bravo en Mauritanie et au Maroc. Il déclare : « Nous nous sommes entendus sur tout sauf sur l’avenir du Sahara. »
Le 17 juin, soulèvement d’El Zemla à Laâyoune avec plus de 3 000 participants contre la présence espagnole, dispersé avec force par l’armée et la marine. La manifestation était organisée par le Mouvement d’avant-garde pour la libération du Sahara dirigé par Bassiri, qui a réussi à s’échapper mais s’est rendu le lendemain après avoir appris l’ampleur des victimes (environ quarante morts et 300 détenus). Bassiri a été transféré aux îles Canaries et a disparu jusqu’à aujourd’hui.
1971-1972
En 1971, participation de López Bravo, Martínez Caro et du général Diez Alegría aux célébrations du dixième anniversaire de l’accession au trône de Hassan II, et leur présence au palais royal au moment du coup d’État de Skhirat.
En juin 1972, depuis Rabat, l’Organisation de l’unité africaine demande un référendum au Sahara sous supervision de l’ONU (notez que c’est le Maroc qui insistait pour la tenue du référendum).
1973
En mai, fondation du Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Rio de Oro (Polisario).
En juillet, rencontre à Nouakchott entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie, aboutissant à un accord (à ce stade, l’Algérie n’était pas impliquée dans le conflit ni avec le Polisario).
À Addis-Abeba, l’OUA demande l’organisation du référendum et note que l’opinion de la Djemaa sahraoui n’est qu’une manœuvre espagnole pour gagner du temps.
Le 21 septembre, Franco accepte la proposition de la Djemaa sahraoui, réservant à l’Espagne la défense, les affaires étrangères et la sécurité intérieure, et promet une autonomie progressive.
1974
Le 3 juillet, l’Espagne informe l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie qu’elle adoptera un système d’administration locale (autonomie réduite). Hassan II répond qu’il n’acceptera pas la création d’un « régime fantoche » au Sahara.
En août, mobilisation des forces marocaines à la frontière avec le Sahara espagnol. Hassan II déclare : « Le 15, je boirai le thé à Laâyoune. »
Le 8 août, l’Algérie annonce officiellement qu’elle n’a aucune ambition territoriale au Sahara et qu’elle soutiendra tout accord entre les trois parties.
Le 22 août, le ministre espagnol des Affaires étrangères annonce l’organisation du référendum pour le premier semestre 1975.
Le 17 septembre, Hassan II déclare qu’il ne veut pas la guerre et demande l’intervention de la Cour internationale de Justice (c’est le Maroc qui a demandé un avis consultatif et qui continuait à réclamer le référendum).
1975
En avril, Hassan II déclare dans une interview à France Inter que l’armée marocaine commencera à préparer le terrain pour le lancement de la Marche, qui sera menée personnellement par le roi (message pour ceux qui pensent encore que la Marche était une réaction à l’avis consultatif de la CIJ – la décision de libérer le Sahara avait déjà été prise).
Le 15 juin, réunion de l’état-major espagnol pour organiser l’évacuation via les opérations « Hirondelle » (évacuation des civils, des forces militaires et remise du pouvoir) et « Chameau » (inventaire des biens des civils).
Le 16 octobre, Hassan II annonce le début des préparatifs de la Marche Verte et qu’il sera à sa tête.
La Cour internationale de Justice rend son avis consultatif (chaque partie affirmant qu’il était en sa faveur).
Franco entre en coma pour la deuxième fois.
Le 6 novembre 1975, début de la Marche Verte avec:
– 350 000 participants (dont 35 000 femmes)
– 20 000 membres des forces armées et de la gendarmerie comme accompagnateurs et encadreurs
– 10 trains
– 8 000 camions
– 17 000 tonnes de provisions
– 63 000 tonnes d’eau
– 500 médecins
– 220 ambulances
Après l’approbation de l’accord par les Cortes espagnoles, l’Espagne le présente à l’ONU lors de la trentième session de l’Assemblée générale, où il a été approuvé par la Quatrième Commission pour la décolonisation et par le Comité des Vingt-Quatre.
Un point important à noter est de comprendre pourquoi l’Espagne a divisé le Sahara entre le Maroc et la Mauritanie. La réponse est venue du porte-parole du gouvernement espagnol, Cortina, qui a déclaré devant les députés espagnols lors du vote sur l’accord, le 18 novembre 1975, que l’Espagne s’était appuyée sur la résolution 2229 de l’Assemblée générale des Nations Unies de 1966 et sur l’avis consultatif de la CIJ, qui confirmaient l’existence de liens entre les Sahraouis et le Maroc d’une part, et entre les Sahraouis et la Mauritanie d’autre part.
Conclusion
Dans ce modeste article, nous avons tenté de mettre en lumière des événements et des dates ignorés par la majorité du peuple marocain.ous les événements n’ont pas été abordés en raison de leur nombre, mais les principaux faits et dates ont été sélectionnés et relevés, afin d’éclairer le lecteur pour découvrir plus de détails sur l’une des plus grandes épopées de l’histoire moderne du Maroc. Ainsi, La Marche Verte n’a pas été une réaction émotionnelle après le discours du roi, mais l’aboutissement d’un coup de maître. Le Maroc a fait preuve de patience et d’une stratégie proactive offensive à de nombreuses reprises, menaçant d’inscrire la question de Ceuta, Melilla et des îles Jaafarines à la Quatrième Commission, tout en proposant parfois la possibilité d’établir des bases militaires au Sahara en échange de la reconnaissance de sa souveraineté.








